V
Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le contraire de ces intérêts russes.
Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne, comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates, serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.
Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares, politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes. Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies, auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait crié anathème contre le patriarche grec.
La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes et des Français.
L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas; mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais qu'un sujet de conversation entre des diplomates français étourdis et impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme une menace, mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou imaginé l'impossible.