VII
Les peuples enfants veulent des récits merveilleux, mais sans critique, comme ceux d'Hérodote.
Les peuples superstitieux veulent des fables, comme celles des livres théogoniques de l'Orient.
Les peuples barbares veulent des martyrologes, comme ceux des Scandinaves.
Les peuples chevaleresques veulent des aventures, comme celles du Cid ou de Roland.
Les peuples corrompus veulent des crimes politiques admirés et justifiés, comme ils le sont dans l'histoire de Machiavel.
Les peuples artistes veulent des harangues et des réflexions, comme celles de Thucydide.
Les peuples avilis veulent des obscénités, comme celles de Suétone.
Les peuples mûrs et touchant à la décadence veulent des portraits peints en traits de sang, des retours vers la vertu antique, des larmes amères sur la corruption présente, des sentences brèves, mais succulentes, jaillissant de l'événement comme le cri des choses, enfin une philosophie à la fois plaintive et amère, qui consterne et qui relève l'âme par l'honnête et douloureux contraste entre l'image de la vertu antique et le désespoir de la liberté perdue!
Dans ce genre d'histoire parfait, l'historien n'est plus seulement un annaliste: il est citoyen, il est moraliste, il est politique, il est poëte, il est peintre, il est législateur, il est apologiste, il est satiriste, il est homme d'État, il est juge, il est instituteur des nations, il est _Tacite_. L'histoire ne monte pas plus haut: elle est alors le grand poëme épique de la vérité.