IX
Aussi celui qui a lu Tacite a compris le monde: Tacite est le Newton de l'histoire. Il a dévoilé la machine humaine depuis le premier rouage jusqu'au dernier; il a monté et démonté le mécanisme des empires, et mis à nu tous les ressorts qui font mouvoir la sublime ou déplorable humanité.
On ne peut lui reprocher qu'une chose: un excès de brièveté dans le récit. Mais cette brièveté aussi est une force: celui qui comprend d'un coup d'oeil explique d'un mot. La brièveté est une vertu de la langue, car la langue n'est qu'un signe. La plus parfaite des langues serait celle qui contiendrait le monde dans un mot.
Tacite est l'abréviateur de l'oeuvre de Dieu; il n'écrit pas, il note: mais chaque note ouvre un horizon sans borne à la pensée. Les intelligences lentes ou faibles doivent renoncer à le lire: il n'écrit que pour ses pairs. C'est le pain des forts, c'est l'historien des hommes d'État, des philosophes, des sages, des poëtes; il lui faut, comme à Bossuet, un auditoire de rois de l'intelligence: c'est sa gloire.
J'ai essayé souvent, dans mes notes de jeunesse, de me rendre compte à moi-même des impressions que je recevais de cet historien selon mon coeur. J'en extrais ici quelques fragments et j'en ai refait un tout, en jalonnant ma route de ses plus beaux tronçons de style, comme on reconstruit une ville détruite dans le désert, en marchant d'un débris à un débris et d'un monument à l'autre, à travers la poussière des grandes choses qu'on foule aux pieds.