‹ Cours familier de Littérature - Volume 12Chapitre 49 sur 183 · V

V

«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à moi, me sera-t-il de mourir!

«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas le temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de jouir avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance doit avoir moins de durée pour nous.

«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul. C'est à moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.

«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants: quant à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé. D'autres auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura résigné avec plus de stoïcisme.

«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi; mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre salut, vous, mon sacrifice.

«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»

Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce peuple romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle comme Socrate, il meurt comme un martyr.