‹ Cours familier de Littérature - Volume 13Chapitre 207 sur 217 · XXXI.

XXXI.

«Quelques Français, nés sous cet heureux climat, m'accueillirent avec tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de leurs pères, mais qu'eux-mêmes ne parlent plus aujourd'hui: quelques mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-même, familiarisé avec de nouvelles moeurs, avait peine à se souvenir en ma faveur des habitudes françaises. Mon oreille, accoutumée aux sons rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et sonores de l'idiome turc, se trouvait entièrement étrangère au ton de l'arabe vulgaire, et semblait frappée par instant de quelques phrases harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.

«Cet isolement complet redoubla le désir que j'avais depuis longtemps de me rapprocher du seul Européen habitant ces contrées. Je savais que lady Esther Stanhope s'était établie en Syrie, et qu'elle était alors dans sa maison d'Abra, voisine de Saïde.

«Cette illustre Anglaise avait résolu, après la mort de son oncle le célèbre Pitt, de voyager longtemps loin de son pays: peut-être même, dès lors, se promit-elle de ne plus revenir en Angleterre.

«Elle visita d'abord la France et l'Italie, puis l'Allemagne, la Russie et Constantinople. Elle passa trois mois dans la ville de Brousse en Bithynie, au pied du mont Olympe, et fut tentée de s'y fixer pour toujours. Mais Brousse a une population de soixante mille âmes; c'est la province la plus voisine et la plus dépendante du sérail; il fallait autour de lady Stanhope de la solitude et de la liberté.

«Elle passa en Égypte; elle fut la première femme qui osât pénétrer sous les voûtes de la grande pyramide; puis elle fit naufrage sur l'île de Chypre. Après avoir vu Jérusalem, Damas et Palmyre, elle choisit le Liban pour sa résidence. Elle y fit construire une maison; elle apprit l'arabe.

«Le costume des femmes syriennes lui parut incommode, et propre seulement à la vie sédentaire et intérieure; l'habit européen l'exposait trop à la curiosité et à l'attention des Druses; elle adopta donc les vêtements des hommes du pays.

«On lui fait passer de Londres ses revenus: sa fortune est en Syrie au moins égale à celle d'un scheik puissant. Elle fait du bien autour d'elle; elle s'est acquis une véritable considération pour ses bienfaits, comme par la noblesse de ses manières et son goût pour la solitude, grande vertu aux yeux des hommes du désert.