XXII.
On est saisi tout à coup d'une certaine terreur inattendue en se voyant si près de ces cimes du haut Jura; elles semblent former devant vous un rempart confus de hauteurs inaccessibles, à travers lesquelles il faut s'engager, sans apercevoir par quelle brèche ou par quelle poterne on pourra les aborder et les franchir. La sainte horreur de poëte qui habite les bords de l'Océan sur le rivage, habite aussi les pieds des montagnes sans issues; c'est l'impression du Jura vertigineux au moment où il vous apparaît, s'élevant toujours plus à mesure que vous vous élevez vous-même sur ses premiers plans, pour vous en présenter d'autres plus infranchissables en apparence.
Vous les franchissez, cependant, par des routes qui se déroulent aussi à mesure, tantôt en les contournant par le flanc assez arrondi de la montagne, tantôt sur des plateaux élevés, aussi rocheux, mais aussi planes que les grèves d'une mer desséchée; tantôt descendant dans les gorges tracées par les torrents entre les racines, et en suivant aux bords de ces eaux courantes les sombres avenues gouttières de ces dômes en été.