XXX.
Son frère, Louis de Ronchaud, lui ressemble beaucoup par cette physionomie étrange de l'enthousiasme qui se possède dans le calme, et de la réflexion qui s'enflamme dans le mouvement.
La mort de cette mère, le mariage de cette charmante soeur, l'éducation de son frère achevée, le partage des biens de la maison, dans lequel il ne se réservera que Saint-Lupicin, livrèrent ce jeune sage prématuré à la solitude et à lui-même.
Il était né poëte; sa vie fut sa poésie; il laissa tomber seulement, comme ses noyers de Saint-Lupicin livrent l'huile de leurs noix sous le vent d'automne, quelques pages succulentes de poésies intimes, recueillies par des amis et qui lui firent une de ces réputations de demi-jour plus douce, plus inviolable et plus durable que les gloires d'engouement parce que ce sont les gloires du coeur.
C'est ainsi que je connus son nom, son talent et sa personne, et qu'à première vue je devins, à son insu, son ami. Il vint ensuite me visiter à Saint-Point comme compatriote des rochers communs à nos deux familles du Jura. Nous pensâmes tout haut ou tout bas ensemble, car il y revint tous les ans à la chute des feuilles, jusqu'aux jours où les événements de 1848 me ravirent printemps, été et automne, et me précipitèrent dans le tourbillon où il n'y a plus de halte ni de repos dans la vie. On est comme le rocher précipité des montagnes, on ne marche plus, on roule.