‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 129 sur 162 · VIII.

VIII.

On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande rudement aux vivants d'autres destinées qui sont des devoirs aussi, mais il ne faut pas répudier notre destinée initiale.

Les événements ont des vicissitudes, le coeur n'en a pas. Nous avons été contristés en lisant dans les _Misérables_ un chapitre intitulé: _Ce qu'on faisait en 1817._ La Restauration fut notre mère; est-ce à nous de lui arracher son manteau après sa mort et de montrer sa nudité à ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de ses fous rires?

Non, la bienséance, même quand elle est triste, n'est pas seulement une convenance, elle est une vertu! C'est la fidélité des catastrophes; n'y manquons pas, le ridicule est le père des régicides.

Ce n'est pas à l'enfant sublime de Chateaubriand de donner le signal du rire aux hommes qui rient du malheur et de l'infirmité du vieillard.

Effacez ce chapitre: la verve moqueuse ne donne de l'esprit qu'aux méchants; le génie est bon, car il est divin.

Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor Hugo: nous avons presque commencé ensemble cette longue traversée de la vie, où le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer à la même date, sur la même nef, dans les mêmes circonstances et sur la même mer, ces passagers plus ou moins mémorables qu'on appelle des contemporains.

Nous avons navigué quarante ans ensemble à travers calme et tempêtes, orages et bonaces, vents contraires, variables, alizés, pour atteindre ce même bord de ce même autre monde que nous sommes près d'atteindre tous les deux.

Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, échoué sur un bel écueil, au milieu du libre Océan; l'autre, sur la vase d'une ingrate patrie, la quille à sec, les voiles en lambeaux, les mâts brisés, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'espérances et de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes forts; l'autre, découragé, trouvant les hommes toujours les mêmes dans tous les siècles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'éternelle vicissitude de leur nature, qui naît, qui se remue, qui se répète et qui meurt, pour se répéter encore jusqu'à satiété!

Lisez et comprenez l'histoire.