‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 152 sur 162 · VI.

VI.

En quoi l'erreur, du le crime, ou la législation de la France sous Louis XV ou sous ses prédécesseurs, quand la QUESTION était un article stupide du code criminel du pays; en quoi les immanités atroces de l'inquisition; en quoi les crimes des rois, des prêtres, des sectes religieuses; en quoi les souffrances du peuple de ces temps néfastes, ces souffrances aussi éternelles que la misère humaine, légitiment-elles les sévices que les prétendus vengeurs du peuple, en 1793, exercèrent contre d'autres classes de la société? Comment Victor Hugo, qui est et se déclare radical, professe-t-il, comme le philosophe M. de Maistre, cette mystérieuse et absurde solidarité de la victime de 1793 et des scélérats du treizième siècle? En quoi, parce que le peuple souffre depuis qu'il est peuple, le peuple est-il autorisé à se venger sur les innocents tant qu'il sera peuple? Les souffrances iniques qu'il fait subir à ses victimes les plus pures seront donc l'éternelle récrimination des classes l'une contre l'autre? Quelle justice! quelle morale et quel progrès! Le peuple a eu faim, soif, il a souffert des douleurs dans tous les âges, et, pour cela, le peuple sera innocenté, célébré, glorifié, canonisé dans ses bourreaux vengeurs en 1793 ou en 1862! Où finira ce droit de vengeance abstraite, cette justice du talion entre classes? Et, d'ailleurs, le conventionnel y a-t-il réfléchi? Celui qui était peuple dans un siècle n'est-il pas devenu, par la rotation des choses et des races, aristocrate dans un autre siècle? victime dans un temps, oppresseur dans un autre? Qui fera le triage dans cette chambre ardente des droits de vengeance d'une famille humaine contre une autre famille? Où sera le droit de se venger, le droit de la colère, comme dit Victor Hugo, dans une nation qui a toute également ce droit de colère dans toutes ses classes tour à tour? La société terroriste, toujours et partout, ne serait donc qu'une éternelle et réciproque extermination?

Et quel droit donne au peuple de Paris de 1793 de supplicier, en la bafouant sur sa charrette, l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, le supplice hideux et lamentable de cette pauvre femme des Cévennes de 1685? Où est la relation volontaire entre cette victime du peuple en 1793 et cette victime des prêtres en 1685? En quoi le sang de l'une lave-t-il le sang de l'autre?

Le conventionnel a recours lui-même à cet épouvantable mystère de la criminalité abstraite pour justifier et légitimer ses doctrines.

«Monsieur, dit-il d'un ton doctoral à l'évêque confondu, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses raisons; sa colère sera absoute par l'avenir; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_ pour le genre humain. J'ai trop beau jeu. Je m'arrête. D'ailleurs, je me meurs!

«Le terroriste ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements de l'évêque» (qui n'avait pas même répliqué).

Il faut convenir que ce pauvre évêque avait peu de présence d'esprit contre les paradoxes du terrorisme, et l'on ne doit pas s'étonner qu'il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterré et sans paroles, aux genoux de celui qui daigne l'instruire des droits de la colère et de la sublimité des vengeances du peuple, pour adorer le révélateur du mystère de l'échafaud et pour montrer, le lendemain, le ciel comme le seul séjour digne de ce prophète du comité de salut public!

À quels excès d'aveuglement le génie même de la parole peut conduire! La glorification du bourreau par M. de Maistre ne va pas si loin, car le philosophe de Chambéry fait du bourreau l'_ultima ratio_ du droit social dans les mains de la justice humaine, et il fait du supplice un vengeur de Dieu. Le terroriste crée le droit de la colère, la raison mystérieuse, la raison d'État du peuple en révolution dont il faut adorer, respecter, bénir la hache; et l'évêque, en se taisant et en adorant, en montrant du doigt le terroriste dans le troisième ciel, donne à son tour raison à la vengeance.

N'est-ce pas là aduler le peuple dans ses plus mauvais instincts? N'est-ce pas lui préparer pour l'avenir des justifications toutes faites pour d'autres crimes, que de lui dire d'avance: «Ne t'inquiète pas, Dieu est pour toi; tu as tes raisons, tu as le droit de colère; les consciences faibles, les esprits timides, la pitié même, autant que la justice, se soulèveront bêtement contre toi, incapables qu'ils sont de comprendre ta foudroyante divinité, ton coup de tonnerre formé des misères de tous les âges! Mais les plus grands poëtes et les plus éloquents écrivains des siècles qui suivront tes crimes en feront des vertus, et proclameront la sainteté du supplice infligé par toi à tes ennemis!»

Telle est la leçon de démocrate ou d'autocrate, également sanguinaires, contenue en germe dans les paradoxes de M. de Maistre ou de M. Hugo. Ces grands écrivains, certes, ne pensaient pas à la conséquence de ces préceptes lorsque, comme l'évêque du roman, ils se sont donné une entorse de peur d'écraser une fourmi; mais ils faucheront le genre humain en fanatisme ou en révolution avec leurs entorses à la logique!