‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 18 sur 162 · XVIII.

XVIII.

Quoi qu'il en fût, M. de Marcellus, par esprit littéraire, et par esprit sérieusement chrétien, se mit à parcourir la Grèce nouvelle et l'Albanie, ni littéraire ni chrétienne, mais tour à tour, et selon le goût des Albanais, chrétienne ou mahométane comme son héros Scanderbeg, pour y chercher un nouvel Homère. Il n'y trouva rien que des chants dits populaires qu'on admira par parti pris, mais qui ne sont pourtant que des complaintes du peuple.

Défions-nous en toute langue de la poésie des rues, des mers et des montagnes, destinée à charmer les peuples ignorants. Cela est court, cela est monotone, cela est affecté ou trivial; cela contient cinq ou six images gracieuses, naïves, fortes, mais toujours les mêmes scènes: les airs que le berger siffle à son cheval, ceux que le matelot psalmodie à sa barque, couché à l'ombre de sa voile, ou l'amant à sa maîtresse au clair de lune. Ce n'est ni la malignité spirituelle et savante de Béranger, poëte d'opposition, épigrammatique, libéral, mais nullement populaire; ni la belle et naïve poésie homérique de Mistral dans son poëme antique de _Mireille_: c'est un patois pour les veillées des peuples de Provence!

C'est là un poëte populaire, ou plutôt c'est là un poëme écrit dans la langue du peuple avec les idées, les habitudes, les travers, les loisirs des amants, dans les basses classes des peuples!

Mais c'est Hugo, Vigny, Dumas, Laprade, Marcellus, Autran, Lamartine, qui les lisent.

Le peuple n'a ni le goût ni le temps, il a l'haleine courte; s'il est pieux, un couplet des cantiques de Marseille; s'il est impie, un couplet de Béranger, voilà son affaire; s'il est soldat, une strophe armée de la _Marseillaise_; voilà la poésie populaire. Or la _Marseillaise_, sublime en musique, est peu admirable en poésie; c'est un beau choeur des frontières de la France résonnant au pas de charge sous les pieds de l'étranger; mais les paroles sont des cris et non un poëme.

M. de Marcellus, comme M. Fauriel son devancier, ne rapporte donc que des scènes poétiques et peu de poésie. Quelques-unes de ces scènes sont de _Salvator Rosa_, quelques autres de l'_Albane_, jugez-en:

LES VOLEURS.

Les voleurs étaient venus sur la montagne pour y voler des chevaux, et ils n'y trouvèrent point de chevaux. Alors ils prirent mes petits agneaux et mes petites chèvres.

Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mes pauvres petites chèvres!... Vaï!!!

Ils m'ont pris l'écuelle où je mettais mon lait; ils ont pris ma flûte jusque dans mes mains.

Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô ma pauvre petite écuelle! Ô ma pauvre petite flûte! Vaï!!!

Ils m'ont pris le bélier qui portait la clochette, dont la toison était couleur d'or, et la corne d'argent.

Et ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mon pauvre petit bélier! Vaï!!!

Je vous en supplie, Panagia, punissez les voleurs!--Ah! qu'on les arrête, qu'on les désarme au milieu de leur caverne, eux et toute leur race!

Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mes pauvres petits chevreaux! Vaï!!!

Ah! si la Panagia me l'accorde par sa grâce, et punit les voleurs, et que je revoie mon bélier au milieu de son parc, je rôtirai un agneau le jour de Pâques, jusqu'à ce qu'il tombe de la broche.

Mais ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mon pauvre petit bélier! Vaï!!!

COMMENTAIRE.

«C'est toute une idylle que cette plainte du pauvre petit berger de la montagne. Que de grâce et de naturel! On l'entend pleurer en chantant.

«Ce _Vaï_, qui revient à la fin de chaque couplet, comme un sanglot, est-il un mot grec ou étranger, une interjection improvisée, un dérivé du grec ancien _ovaï_, ou bien une construction du verbe grec moderne [Grec: bagizein], vagir comme les enfants? C'est ce que je ne saurais dire; mais ce _Vaï_ se comprend et se répète même quand on ne peut l'expliquer: c'est un cri de détresse jeté aux échos comme la dernière note prolongée d'un chant montagnard.

«Je montais un soir la colline du couvent de Saint-Nicolas, dans l'île de Prinkico, lisant, apprenant ou commentant l'_Odyssée_, mon livre favori; et, suivant une coutume de ma jeunesse qui m'est restée, m'arrêtant à chaque vers comme à chaque détour du sentier, pour cueillir les glaïeuls, les asphodèles et les premières églantines.

«Je m'étais déjà retourné mainte fois dans ma lente ascension, pour admirer ces merveilleux aspects qui s'étendent des montagnes de la Thrace et de l'Asie Mineure, des murs du sérail et des rivages de Chalcédoine, s'avançant sur leurs flancs et à leur ombre jusqu'aux rivages plus rapprochés de Calki et d'Antigone, fermant ainsi le cercle du lac le plus vaste et le plus azuré.

«J'avais compté les voiles du golfe de Nicomédie, se dirigeant vers les ports de Stamboul, et venant raser les écueils des îles des Princes pour y chercher quelque brise de terre favorable à la navigation, lorsque je rencontrai un enfant qui revenait de l'école du monastère, portant sous son bras son panier de provisions, et ses livres de l'autre.

«À ma prière, il s'arrêta et me suivit sous un ébène voisin de la route: là, j'ouvris un de ses cahiers, où je trouvai copiés des passages d'Homère, des fables d'Ésope, et sur une feuille détachée, parmi les distiques modernes, cette chanson populaire, _les Voleurs_, qu'il récita en riant lui-même des plaintes du pauvre berger. Je lui demandai s'il consentirait à s'en priver pour moi: il me l'offrit sans hésiter, assurant qu'il la savait tout entière, et que d'ailleurs plusieurs de ses petits camarades la savaient aussi.

«Comme l'entretien se prolongeait, je le priai de lire à son choix quelques lignes de son bagage élémentaire. Alors il prononça gravement et d'une voix haute ces deux vers de l'_Iliade_ qu'on venait de lui donner à apprendre et à méditer pour sa leçon du lendemain:

[Grec: Atreidê, mê pseude' epistamenos sapha eipein, Ou gar epi pseudessi patêr Zeus esset arôgos.]

«Fils d'Atrée, ne mentez pas, vous qui savez si bien dire la vérité.--Car Dieu, notre père, ne sera jamais le soutien du mensonge.»

«Et mon jeune lecteur, en épelant ces vers, se reprit, comme s'il eût été devant le pédagogue, pour me faire sentir l'accent du mot [Grec: pseudessi], mensonge, sur lequel d'abord il n'avait pas assez appuyé.

«Émerveillé d'entendre retentir si mélodieusement la langue antique dans une bouche enfantine, je déposai quelques petites pièces de monnaie dans le panier vide; et l'écolier, après avoir porté une main à ses lèvres et à son front, s'éloigna en me disant: _Que vos années soient nombreuses!_ Puis il se retourna souvent pour me regarder, jusqu'à ce que les arbres de la colline nous eussent dérobés l'un à l'autre, et pour toujours.»

LA BELLE DE SCIO.

«Au pied de la colline, à la lueur de la lune, dans le silence de la solitude et le calme de la mer, une belle est assise sur un petit banc de pierre, et tient sur ses genoux un petit chien.

«Elle accompagne son chant de sa guitare et fait entendre une voix angélique. Oh! que ne suis-je ta guitare! Que ne suis-je ton petit chien! Que ne suis-je, oh! que ne suis-je surtout ton amant aimé!

COMMENTAIRE.

«Je vois encore dans le miroir de ma mémoire, si fidèle pour les images helléniques, ce petit tableau tel qu'il m'est apparu à Scio.

«Aux rayons de la lune, qui répand une si douce lueur dans ces régions asiatiques, aux derniers bruits que la mer apaisée jette sur la plage, les filles de Scio venaient, sur le banc de pierre dressé à la porte de leur maison, écouter les plaintes et les déclarations d'amour des jeunes hommes, quelquefois mêler leurs voix aux chants passionnés, au son du téorbe ou de la mandoline. Or cette chanson n'est qu'un des soupirs recueillis au milieu de ces coutumes qui proclamaient au loin l'antique réputation d'innocence attribuée, à toutes les époques, aux belles habitantes de l'île devenue si misérable.»

Il faudrait lire encore la complainte des blanchisseuses qui lavent le châle et la veste de l'étranger, pour qu'à son retour dans sa patrie, la mère et les soeurs n'accusent pas les filles de l'île de dureté et de parcimonie envers le pauvre matelot!