X.
Puis M. de Marcellus déchire le voile et traduit cette sublime définition de Dieu.
«Je parle pour les initiés; fermez les portes sur les profanes, tous ensemble; mais toi, ô Musée, descendant de la lune illuminatrice, écoute-moi, car je dis la vérité, afin que les anciennes croyances de ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Médite la parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la force intellectuelle de l'âme. Avance résolument dans cette voie, les yeux uniquement fixés sur l'Éternel qui a formé le monde; le voici tel que la parole l'a jadis représenté.
«Il est le seul créé par lui-même, et il est aussi créateur de toute chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'âme des mortels le conçoit par la pensée; il fait rapidement, chez les hommes, succéder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent, comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point d'autre que lui; et tu verrais aisément tout le reste si tu l'avais vu lui-même; mais auparavant je veux te montrer ici-bas, ô mon fils! comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort.
«Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui; c'est ainsi qu'il se dérobe à mes yeux comme à tous les humains, et nul des mortels n'a vu jamais le souverain maître, si ce n'est, parmi les Chadéens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1].
[Note 1: C'est Abraham que le poëte, désigne ainsi.]
«Dans sa prévoyance il commande à cet astre qui seul préside le mouvement de la sphère autour du globe, et s'arrondit en tournant sur son axe propre.
«Il dirige les vents au milieu des airs, comme sur les courants des ondes, et fait étinceler l'éclair de feu né dans l'espace.
«Au haut des cieux, il demeure inébranlable sur son trône d'or. La terre est son marchepied. Il étend sa droite jusqu'aux confins de l'Océan. À sa colère les montagnes tremblent dans leurs fondements, et ne peuvent soutenir son effort puissant.
«Ce dominateur des cieux est partout, et il accomplit tout ce qui se fait sur la terre, lui qui est à la fois le commencement, le milieu et la fin.
«Ainsi les anciens en parlent. Ainsi l'a déclaré le Fils du Nil, qui reçut de Dieu lui-même les préceptes de la double table des lois[2].
[Note 2: Moïse, sauvé des eaux du Nil.]
«Il n'est pas permis de dire autrement, et je me sens frémir dans tous mes membres quand je viens à penser que tout à la fois et à tout commande ce souverain.
«Mais, ô toi! mon fils, recueille tes pensées, gouverne sagement ta langue, et garde ta voix au fond de ton coeur.
«Telles étaient, mon cher ami, les grandes idées religieuses émanées du culte de Jéhova bien plus que de celui de Jupiter, qui se groupaient encore, à l'aurore du christianisme, sous l'ombre d'Orphée, et se paraient de son nom. Quant à moi, comme au milieu de ces divers travestissements de sa pensée, je ne rencontrais que peu de traits de son propre génie, je m'en étais fait une image idéale plus près du ciel que de la terre, et cette image s'est mêlée à toutes les jouissances ou aux illusions de mes pérégrinations orientales; enfin, quand je m'asseyais sur les décombres d'Éleusis et sous les colonnes du Parthénon, où vous avez médité vous-même, il me semblait toujours voir planer, au-dessus des monuments écroulés ou debout encore du culte ou des arts, la grande figure d'Orphée, le premier en date des bienfaiteurs de l'humanité.»