IX.
«À tous ces titres, la traduction d'Orphée, consacrée par les annales grecques, doit tenir sa place dans la reconnaissance universelle, puisqu'elle est le plus ancien témoignage de l'admiration des siècles pour la poésie et de son influence sur la civilisation.
«Vos tableaux de l'Orient, animés des couleurs de votre inépuisable palette, m'ont ramené, comme au temps de mes jeunes années, vers les rives du fleuve où Crithéis mit au jour le divin prodige; vers ce Mélès qui m'a laissé apercevoir à peine quelques gouttes d'une eau limpide, arrêtée par les joncs et les cailloux de son lit; puis sur ce siége d'Homère, où je me suis arrêté en récitant ses vers; cette _École du poëte_, autrefois l'honneur de Chios, maintenant colline abandonnée, témoin de l'incendie des flottes ottomanes et des désastres de 1823. Elle entend toujours, dans ces mêmes parages, murmurer à ses pieds la fontaine du pacha, et elle ne domine encore que des ondes asservies: enfin, vous me rappelez ce rocher de l'île de Nio, dont les vagues viennent battre et blanchir les écueils; abri solitaire d'où s'exhala la grande âme du poëte mendiant, le plus merveilleux type humain du pouvoir inventeur.
«Mais je n'ai pas visité seulement cette région de l'Asie, semée de tant de vestiges des histoires antiques et des vicissitudes modernes, où le tumulte des populations pressées et les voluptés de la molle Ionie ont fait place aux déserts. J'ai parcouru aussi ces contrées que l'heureuse Grèce stigmatisait du nom de _Barbares_, dont elle redoutait le voisinage et répudiait le climat, parce que le soleil n'y envoie que des rayons tempérés, et que quelque neige y blanchit la cime des montagnes.
«J'ai traversé ces champs de la Thrace, incultes et délaissés aujourd'hui, où Orphée essaya de régner en philosophe après son père, le roi Oeagre: hérédité incertaine, que les âges ont effacée à demi pour y substituer une filiation surnaturelle. Le premier chantre du monde pouvait-il, en effet, naître d'une autre origine que de l'union d'Apollon, le dieu des vers, avec la muse _à la belle voix_, Calliope?
«J'ai contemplé les grands rochers de l'Hémus, qui s'agitaient en cadence à la voix d'Orphée; j'ai interrogé ces échos, toujours muets maintenant, qui, après avoir répété ses accords, redirent les cris furieux de ses sanguinaires ennemis.
«Je puis bien l'avouer au peintre si chaste et si passionné de _Raphaël_, ce premier exemple de l'amour fidèle donné dans l'enfance du monde au milieu de la corruption générale des hommes, et des scandales de leurs fictives divinités, parlait à ma raison comme à mon coeur. Grand à mes yeux par son génie législateur et poétique, Orphée me semblait plus grand encore par la sainteté de sa vie et par la constance de son amour. Il avait su mieux que Platon, et bien auparavant, affranchir l'âme des liens des sens que le paganisme déifiait. C'est elle qu'il nommait _la douce fille de Dieu_, et il l'ennoblissait d'avance, quand une religion plus consolante devait un jour la purifier en l'immortalisant.»