‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 45 sur 162 · XXII.

XXII.

D'après Jules Janin, et d'après certaines rumeurs plus près de lui, il paraît qu'il vint à Paris, dans son printemps, pour tenter le théâtre, mais qu'il était, comme moi, trop lyrique pour le théâtre, qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il échoua; que pendant ces essais, il s'éprit d'une jeune et grande actrice, interprète de ses beaux vers, écho de ses grands sentiments, et qu'il espéra l'épouser. Il était très-beau, seulement, comme lord Byron son modèle, il n'avait que le buste d'admirable, il était disgracié de la nature par les jambes; son pied droit, estropié par un accident de naissance, était retourné en arrière, il boitait désagréablement.

C'était le temps où la chirurgie avait inventé un moyen orthopédique et facile de rectifier les membres disloqués; l'amour décida Dumas à subir, à tous risques, cette torture, afin d'être beau de la tête aux pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien à ses amis, ni à sa fiancée; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y reparut, son supplice l'avait amaigri et pâli.

Son pied était en effet retourné, mais il boitait toujours, et il éprouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient à la frénésie.

L'actrice, qu'il espérait épouser, ne l'aimait plus; il avait affronté pour elle la mort et le théâtre. Il était plus estropié que jamais; ses pièces, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les applaudissements des poëtes et le dédain du vulgaire: il était abandonné de sa maîtresse.

Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, réfugié dans une cellule du couvent hospitalier des frères de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue Plumet, entre les pensées de Dieu et les désillusions de la terre.

Le désespoir, la solitude, l'exemple des frères qui lui prêtaient asile, le ramenèrent à la religion de sa mère. Il se plongea dans les Pères de l'Église, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix dans le mysticisme. Son âme se rasséréna en Dieu, âme immense à laquelle l'infini seul pouvait suffire.

«Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tiède abri de sa pauvreté vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amené une amie, une compagne au coeur chagrin, aux fidèles amours; sa tourterelle, qu'il avait ramassée un jour, à demi morte de fatigue et de froid. Ils s'étaient adoptés l'un et l'autre; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre! Et les frères hospitaliers forcèrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie!»

(Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de coeur!)