‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 49 sur 162 · XXVI.

XXVI.

Voici la vérité vraie, elle est assez pathétique pour qu'on n'y ajoute pas une mise en scène contre laquelle il s'élèverait du tombeau pour protester.

Les deux frères partirent le lendemain de leur visite chez moi, ensemble, pour Rouen, le 2 juin dernier. Son frère le conduisit lui-même chez sa fille, mariée à Elbeuf, nièce accoutumée à chérir et à soigner cet oncle, amour et orgueil de la famille. Il y vécut pendant six semaines, les plus douces peut-être de sa vie, en pleine paix, en plein amour dans la maison, en pleine ombre, en plein soleil dans le jardin, comme ces haltes du voyageur, quand le jour va tomber et qu'il aperçoit déjà les clochers de la ville où le sommeil l'attend, après les lassitudes de la route.

Une idée fatale le saisit: «Le ciel est beau, la température tiède, l'été des tropiques doit avoir réchauffé les flots qui nous viennent de là; je voudrais me rajeunir en me retrempant dans la mer.»

On craignit que l'énergie saline de la mer ne fût contraire à l'apaisement des douleurs névralgiques dont il avait toujours été affecté. On lui représenta qu'il était à craindre qu'arrivé à l'âge où tout se calme, ces bains amers ne lui donnassent des secousses qu'il convient d'éviter, quand la nature elle-même se traite par la résignation et par le temps. Il était, comme tout le monde, impatient d'accélérer la nature, ce grand médecin que nous portons en nous.

Il insistait; on le conduisit à _Puys_, petit hameau de pêcheurs dans le voisinage de Dieppe.

Il paraît qu'une première hospitalité dans une maison banale de bains ne convenait pas, par son prix, à la modicité de ses ressources. Il la quitta volontairement et précipitamment et alla demander asile, économie et paix, dans une chaumière de pêcheur, plus modique et plus rapprochée de la grève.

Singulier jeu de la Providence, qui ramène à la fin de sa vie le poëte, ami de la nature, dans l'humble chaumière où il a passé ses premières années, et devant ce grand spectacle de l'Océan, pour chanter ou gémir sous sa fenêtre les grands adieux à la terre de l'homme! Il en jouit à son lit de mort comme il en avait joui dans son berceau: Dieu lui parlait seul à seul avec plus d'intimité et de majesté que dans sa retraite de Paris. Il fut heureux quelques jours.