XXVII.
Le 4 août, cependant, il sentit que la vague qui l'avait délicieusement caressé les premières semaines, secouait trop fortement sa charpente. Il écrivit à son frère qu'il désirait revenir à Paris, et le priait de venir le prendre à la gare de Trouville, en lui marquant le jour et l'heure du rendez-vous.
Ce bon frère se préparait à sa rencontre, lorsqu'une dépêche télégraphique lui annonça qu'il n'avait plus de frère.
Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu quelques heures avant, serein, confiant, résigné, entre les mains du curé du pays, chargé de bénir sa famille. Un étouffement pulmonaire l'avait asphyxié en peu de minutes et sans agonie. Né d'un spasme, un spasme l'avait emporté.
Il savait où il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son âme immense, ni sa poésie; il les quittait sans peine pour la patrie des méconnus. Mais, méconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de coeur.
Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laissée toute chaude encore de sa suprême et convulsive empreinte, et il a emporté toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne.
J'ai donné une larme à son souvenir.
Son frère lui ferma les yeux et l'ensevelit à Rouen, dans le cercueil d'une soeur adorée, qui avait été la providence de ses mauvais jours; là, ils dorment ensemble dans une terre étrangère: mais j'aimerais qu'une main charitable remportât ces deux enfants du Midi aux bords tièdes et poétiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on ramenât mes dépouilles mortelles près de ceux et de celles que j'y ai déposés moi-même dans un sol qui ne m'appartient déjà plus, à Saint-Point!
Et maintenant, grande âme, dépaysée dans un corps infirme et dans la région des faux jugements, des fausses gloires et des faux mépris de ce bas monde, tu as secoué vigoureusement ce vil tissu de matière, ce manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu soulevais à chaque pas comme une lourde chaîne dont les anneaux te retenaient au sol!
Là, tu estimes à son prix la vaine renommée que donnent les hommes à ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pensée, ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images fortes comme eux, et s'expriment en images pénétrantes et neuves, au lieu de balbutier des pensées communes dans un jargon tout fait!
Tu ris de ceux que le siècle exalte, parce qu'ils répètent les banalités et les sophismes convenus de leur époque; tu plains ceux qui, comme toi, pensent leurs pensées à part de la foule, qui les écrivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou le dédain.
Tu vois tout à la vraie lumière, tu nages dans la vérité! Tu t'abreuves de la divinité des choses idéales, cette divinité du monde supérieur où tu vis!
Triomphe, âme sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laissés ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des poëtes, des martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le ciel des colombes, où tu as retrouvé la tienne qui t'attendait; symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider à aimer ton Dieu dans l'éternité, communion de ceux qui s'aimèrent dans la région des larmes!
LAMARTINE.
LXXXIe ENTRETIEN.
SOCRATE ET PLATON.
PHILOSOPHIE GRECQUE.