‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 69 sur 162 · XIX.

XIX.

«Véritablement, dit-il en commençant le récit, ce spectacle fit sur moi une impression extraordinaire; je n'éprouvai pas la compassion qu'il était naturel d'éprouver à la mort d'un ami. Au contraire, Échécratès, cet ami me paraissait heureux, à le voir et à l'entendre, tant il mourut avec assurance et dignité! et je pensais qu'il ne sortait de ce monde que sous la protection des Dieux, qui lui destinaient, dans l'autre monde, une félicité aussi grande que celle dont puisse jouir aucun mortel. C'était en moi un mélange extraordinaire, jusqu'alors inconnu, de plaisir et de douleur, lorsque je venais à penser que dans un moment cet homme admirable allait nous quitter pour toujours; on nous voyait tous tantôt sourire, tantôt fondre en larmes.

«--Sur quoi roula l'entretien entre ces amis que tu viens de nommer?» demande Échécratès.

Phédon raconte alors que, le matin du jour de la mort, les amis de Socrate se réunirent plus tôt que de coutume sur la place devant la prison, pour ne pas perdre une heure de sa vie et de sa pensée. Le geôlier, qui leur ouvre les portes, les prie d'attendre un peu, parce qu'on ôte en ce moment les fers du condamné: les fers tombés, ils sont introduits.

Xanthippe, l'épouse de Socrate, un de ses enfants dans les bras, est auprès de lui et se lamente à la manière des femmes; on la reconduit dans sa maison pour laisser la liberté d'esprit au philosophe.

«Alors, dit Phédon, il se mit sur son séant, plia sous lui la jambe qu'on venait de dégager des fers, la frotta de la main, et nous dit en la frottant avec une sensation de plaisir: «L'étrange chose, mes amis, que le plaisir et la douleur se tiennent de si près que l'un naisse ainsi de l'autre, quoique l'un soit le contraire de l'autre! Ésope aurait dû en faire une fable.» Cébès, un des interlocuteurs, lui demande à ce propos pourquoi, depuis qu'il est en prison, il compose des fables, des poésies, un hymne à Apollon. Socrate répond que c'est pour éprouver si par hasard la poésie n'était pas celui des beaux-arts auquel son génie l'appelait.

L'entretien glisse ensuite, par une pente naturelle, sur la question du suicide, pour l'homme fatigué de la vie. Socrate démontre que l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que Dieu lui envoie un ordre formel d'en sortir, comme celui qu'il reçoit lui-même aujourd'hui.

«Il espère fortement, ajoute-t-il, une destinée réservée aux hommes après la mort; destinée qui, selon la foi antique et universelle du genre humain, doit être meilleure pour les bons que pour les méchants.»

Au moment où il va développer pour ses amis les fondements de cette espérance, Criton lui semble vouloir l'interrompre; il l'interroge sur ce qu'il paraît avoir besoin de dire.

«Ce n'est pas autre chose, lui répond Criton, sinon que celui qui est chargé de te donner le poison ne cesse de me répéter depuis longtemps que tu dois parler le moins possible, car il assure que ceux qui parlent trop, avant de boire, s'échauffent et contrarient ainsi l'effet du poison, et qu'alors on est quelquefois contraint de le donner trois ou quatre fois à ceux qui ralentissent ainsi leur mort par trop de conversation.

«--Laissez-le dire, et qu'il prépare son breuvage comme s'il devait me donner la ciguë deux fois, et même trois fois, s'il est nécessaire, répond Socrate. Mais il est temps que je vous rende compte, à vous qui êtes mes juges, des motifs de mon espérance.»

Ici, comme toujours, il procède par interrogation à ses auditeurs, pour que la vérité sorte, pour ainsi dire, par contrainte de leur propre bouche, et qu'elle ait ainsi plus d'autorité sur eux.

«La mort est-elle autre chose que la séparation de l'âme et du corps, de manière qu'après cette séparation l'âme demeure seule d'un côté et le corps de l'autre?

«Et ne penses-tu pas que l'objet des soins d'un philosophe ne doit point être son corps périssable, mais qu'il doit au contraire s'en affranchir autant que possible, et s'occuper uniquement de son âme?

«Et les sens de ce corps, qui nous trompent, ne sont-ils pas un obstacle à la vérité?

«Et n'est-ce pas toujours par l'acte de la pensée que la vérité se manifeste à l'âme?

«Et l'âme ne pense-t-elle pas plus fortement et plus clairement que jamais, quand elle n'est troublée ni par la vue, ni par l'ouïe, ni par la volupté des sensations, et lorsque, concentrée en elle-même et dégagée autant que possible de son commerce avec le corps, elle s'applique directement à ce qui est, pour le connaître?

«Et les choses abstraites qui ne sont pas du domaine des sens, par exemple, le sentiment du juste, du bien, du beau, est-ce par l'intermédiaire du corps que vous les percevez? Et ne les percevez-vous pas d'autant plus clairement que vous y pensez davantage?

«Eh bien, y a-t-il rien de plus logique que de penser avec la pensée seule, dégagée de tout élément étranger et corporel? Si l'on peut parvenir jamais à connaître l'essence des choses, n'est-ce pas par ce moyen? Or que fait la mort, sinon de rendre l'âme à elle-même?

«Et l'homme, après avoir purifié son âme, c'est-à-dire après l'avoir autant que possible affranchie du corps comme d'une chaîne, n'en sera-t-il pas plus libre pour penser les choses spirituelles?

«Et n'est-ce pas le but de toute philosophie?

«Et si, au moment de cette purification, cet affranchissement, que tout philosophe doit désirer par-dessus tout, lui arrive par une mort du corps ordonnée par Dieu, ne serait-ce pas une risible contradiction à lui de la repousser avec effroi et avec colère?

«Et toutes les fois que vous verrez un homme se lamenter et reculer quand il faudra mourir, ne penserez-vous pas que c'est une preuve que cet homme n'aime pas la sagesse, mais qu'il aime son corps et tout ce qui est du corps, l'argent, les honneurs, ou ces deux choses à la fois?

«_Beaucoup prennent le thyrse, mes amis, mais peu sont inspirés_, dit la maxime à ceux qui se font initier aux mystères d'Orphée. Ceux qui sont inspirés, à mon avis, sont ceux qui ont bien philosophé; si tous mes efforts n'ont pas été inutiles, et si j'y ai réussi, c'est ce que j'espère savoir dans un moment, s'il plaît à Dieu.

«Voilà, mes amis, ce que j'avais à vous dire pour me justifier auprès de vous de ce que je ne m'afflige pas de vous quitter, vous et les modèles de ce monde, dans la confiance que je vais trouver d'autres amis et d'autres modèles dans l'autre monde, et c'est là ce que le vulgaire ne peut concevoir; mais j'espère avoir mieux réussi auprès de vous qu'auprès de mes juges d'Athènes.»