XVII.
Le lendemain, le père et la petite soeur toujours absents, elle écrit pour elle seule.
Le 21 novembre.
«La journée a commencé radieuse: un soleil d'été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître.
«J'aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu; je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant!
«Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à l'heure qu'il est dans ma solitude: toute la maison est endormie; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette.
«C'est bien insignifiant, tout cela: autant vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais, quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici, tu aurais plaisir de la voir; voilà pourquoi j'en fais des mots.
«Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n'ai vu en songe défiler que des cercueils. Je voudrais cette nuit un sommeil moins sombre. Je vais prier Dieu de me le donner.»
Le 24 novembre, elle reprend son récit. On voit combien la pensée de son frère la possède.
«Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi, qui aime si peu le vide; mais le temps m'a manqué pour m'asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi; à présent seulement je m'arrête, et c'est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient.
«Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'âme et la maison: état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques.
«Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m'invite à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais voeu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh! le délicieux _chez moi_! Que je te plains, pauvre exilé, d'en être si loin, de ne voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, soeurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t'avoir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.»