‹ Cours familier de Littérature - Volume 15Chapitre 187 sur 193 · XVI.

XVI.

Elle rentra au Cayla, vit mourir son père, et, n'étant plus retenue par un amour ni par un devoir, elle mourut.

Ses amis recueillirent ce Journal et une partie de sa correspondance; c'était à peu près toute sa vie. Rien n'était mort d'elle que son apparence. Toute sa vie morale était sauve avec ces reliques écrites.

Et maintenant, on vous les a données, les voilà, qu'en pensez-vous?

Quant à moi, j'en pense ce que les pieux cénobites du quatorzième siècle pensèrent de l'_Imitation_, c'est qu'il y a des secrets dont Dieu est le confident; j'en pense ce que les femmes du dix-septième siècle pensèrent de la correspondance de Mme de Sévigné, ce livre des cours, je veux dire que ce volume du Journal de Mlle de Guérin m'a paru une des plus touchantes révélations de l'âme humaine dans nos deux siècles: le dix-huitième, avec ses existences calmes, puissantes, recueillies dans la solitude de leurs châteaux, moitié rurales, moitié aristocratiques, au fond de leurs provinces; le dix-neuvième, avec ses orages, ses renversements, ses dépouillements, ses honorables et glorieuses misères, demandant aux lettres ce que la féodalité ne lui donnait plus: le gentilhomme sans épée et sans éperons enseignant les petits enfants pour un morceau de pain dans les mansardes d'un collége de la capitale, et mourant jeune de misère après avoir coûté au dévouement d'une soeur accomplie sa dot, son mariage, son bonheur; et cette soeur, à la fois souffrante et heureuse de ce sacrifice, vivant isolée dans les ruines du château paternel, développant son génie natal et confidentiel dans des soliloques avec elle-même ou avec son Dieu, et mourant de tristesse quand son frère et son père lui manquent: Walter Scott seul aurait pu peindre une existence aussi romanesque dans quelque masure d'Écosse, quand les fidèles adorateurs des Stuarts sont vaincus, mais non ralliés à la révolution triomphante.