III.
De là un autre tiroir s'ouvre, et celui-là nous ramène plus directement à l'action très-complaisamment étudiée des romans populaires. Victor Hugo y échoue, comme il convient à un grand tragique d'échouer dans le burlesque. On ne descend pas du troisième ciel dans la guinguette sans y faire un faux pas. Est-ce à vous, grand poëte lyrique, d'écrire l'épopée grotesque de quatre étudiants et de quatre grisettes? Laissez faire cela à des plumes qui vous sont mille fois inférieures en scènes de champ de bataille et de palais, mais supérieures en scènes de cabaret et de barrière! À Balzac, ce romancier de caractère qui surprend sous sa loupe puissante les gestes et les dialogues des infiniment petits comme des infiniment grands, qui noue des milliers d'intrigues en une seule intrigue, qui les dénoue par un fil qui se casse dans son tissu, et qui serait cent fois plus comique que Molière s'il avait ce que vous avez, le style! Laissez cela à notre ancien ami Eugène Sue, qui a étudié les trivialités de la populace toute sa vie pendant que vous étudiiez les mondes dans les étoiles! Laissez cela à Paul de Kock et à ces écrivains de l'école des Bohèmes, qui ont plus de gaieté et d'esprit que vous, bien qu'ils n'aient pas une plume des ailes transcendantes de votre génie!--Et félicitez-vous de n'avoir pas su descendre: ne descend pas qui veut! C'est la punition des hommes sublimes et qui volent, de ne pas marcher!--Je me trompe, un seul homme l'a su dans _Falstaff_.--Mais cet homme était Shakspeare.
Le ramassis de quolibets, de calembours, de vulgarités saugrenues de cette partie carrée qui occupe un tiers de volume dans les _Misérables_, ne mérite pas qu'on s'y arrête.--Une seule remarque encore, c'est que ces huit convives, mâles et femelles (car on ne peut pas les appeler hommes et femmes), ont tous les huit des vices incarnés dans la débauche et dans l'égoïsme le plus révoltant. Les quatre étudiants se jouent des quatre sultanes qu'ils ont séduites parmi les plus jolies filles du peuple, comme de quatre instruments de plaisir qu'ils brisent après les avoir corrompues et rendues mères, sans se soucier seulement de leur innocence passée et de leur malheur à venir. Leurs études finies, ils complotent, comme un tour de gaieté très-spirituel, de leur écrire un adieu collectif, de les laisser à peu près ivres chez le restaurateur de barrière, et de partir ensemble pour leurs provinces respectives, sans leur donner leur adresse. Le tour s'exécute; les quatre jeunes filles, stupéfaites, restent en gage et deviennent ce que veut la providence des parties carrées, le hasard servi par la débauche.
Et je vous donne en quatre aussi à deviner ce que cela prouve contre cette société qui va en payer les frais dans le roman philosophique de Victor Hugo. Cela prouve que le peuple ne veille pas assez sur ses jolies filles, et la bourgeoisie sur ses fils: car il est évident que, si chacune de ces grisettes avait une gouvernante, et chacun de ces jeunes débauchés un gouverneur, comme le veut J.-J. Rousseau dans l'_Émile_, la société serait infiniment mieux composée, qu'on n'irait pas en partie carrée dîner à la barrière, et que votre fille ne serait pas muette!