‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 112 sur 112 · XVII.

XVII.

C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva avec sa suite et quatorze chevaux anglais à Florence pour s'établir en Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-même son arrivée.

De ce jour, l'expatriation complète du jeune Alfieri est accomplie. Il parle du Piémont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe son temps librement en sigisbé assidu et toléré dans la maison de son ami. Le féroce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son aversion. La cour qu'il leur fait est innocente à ses yeux, pourvu que l'amour et sa vanité l'autorisent. Florence, où les moeurs de l'Italie triomphent, n'aperçoit pas même de scandale; tout le monde, même le grand-duc Léopold, prend parti pour l'infortunée jeune femme, persécutée par son mari, consolée par son poëte. Il ne faut pas juger ces rapports comme on les aurait jugés en France; en fait de moeurs conjugales le pays des sigisbés absout tout.

Alfieri cependant écrit tranquillement des tragédies nouvelles, la _Conjuration des Pazzi_, _don Garcia_, _Oreste_, en défi de Voltaire qu'il méprise et qu'il insulte comme Français, _Rosemonde_, _Timoléon_, _Octavie_; il fouille toutes les histoires antiques ou modernes pour y découvrir un prétexte à tragédie. On l'applaudit de confiance. Un jeune poëte étranger avec quinze beaux chevaux dans ses écuries, ami ou amant d'une jeune et belle reine et _affectant_ une horreur de la royauté qui commençait à poindre alors, ne pouvait pas trouver des critiques bien sévères dans un genre inusité encore en Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait à voix basse son double héroïsme, héroïsme d'opinion dans ses oeuvres, héroïsme de boudoir dans sa vie. Il commence à passer pour grand poëte sur la foi de quelques essais d'édition à Sienne, et de quelques lectures chez Mme d'Albany.

Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attaché alors à la diplomatie britannique, à Florence, raconte la scène qui affranchit la comtesse de la tyrannie de son mari:

«Il était convenu,» dit-il, «entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle profiterait de la première occasion de se soustraire à son mari. Le grand-duc, informé du projet, l'approuvait sans réserve. Une amie de la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du marquis d'Ormonde, était dans la confidence, ainsi que son cavalier servant, gentilhomme irlandais, nommé Gehegan. Le difficile était de déjouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant, et la mettait littéralement sous clef chaque fois qu'il était obligé de sortir sans elle. À la promenade, à la messe, partout on le voyait à ses côtés, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur le plan; chacun apprit son rôle, et au jour fixé, à l'heure dite, la petite comédie fut enlevée avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme Orlandini vint déjeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (_le Bianchette_), pour y admirer certains travaux d'aiguille, véritables merveilles d'élégance. «Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le permet.» Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait là comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent les premières et franchissent les degrés du seuil. Elles sonnent; la porte s'ouvre et se referme immédiatement sur elles. «Parbleu! monsieur le comte, s'écrie M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter la porte au nez!» Charles-Édouard s'avançait d'un pas traînant. «Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir.» Il monte les marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne ne répond à cet appel; il frappe encore, il frappe à coups redoublés: même immobilité dans le vestibule. Il est évident qu'on lui refuse l'entrée du cloître. Alors sa colère éclate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La voilà qui ouvre le guichet. «Monsieur, dit-elle sans s'émouvoir, la comtesse d'Albany a cherché un asile dans ce couvent; elle y est sous la protection de Son Altesse impériale et royale la grande-duchesse.»

«Dire la stupéfaction et la fureur de Charles-Édouard, ce serait chose impossible. Rentré chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais toutes ses plaintes, toutes ses prières, toutes ses protestations sont vaines: Pierre-Léopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des Dames-Blanches, faisait de son côté des démarches couronnées d'un meilleur succès. La scène que nous venons de raconter se passait dans la première semaine du mois de décembre 1780; le lendemain ou le surlendemain, la comtesse écrivit à son beau-frère, le cardinal d'York, lui demandant sa protection et un asile à Rome. Le plus pressé pour elle était de quitter Florence, où elle pouvait craindre tous les jours quelque tentative désespérée du comte. Voici ce que le cardinal lui répondait le 15 décembre. Il faut citer cette lettre tout entière, avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra ce que la société italienne pensait de cette singulière aventure. N'oublions pas que, parmi les défenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la parole est certainement le moins suspect: le cardinal Henry d'York est le propre frère de Charles-Édouard, comte d'Albany.

«Frascati, ce 15 décembre 1780.

«Ma très-chère soeur, je ne puis vous exprimer l'affliction que j'ai soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que j'ai prévu ce qui est arrivé, et votre démarche, faite de concert avec la cour, a garanti la droiture des motifs que vous avez eus pour la faire. Du reste, ma très-chère soeur, vous ne devez pas mettre en doute mes sentiments envers vous, et jusqu'à quel point j'ai plaint votre situation: mais, de l'autre côté, je vous prie de faire réflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble union avec mon frère, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner mon consentement de formalité après que le tout était conclu, sans que j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde le temps après l'effectuation de votre mariage, personne ne peut être témoin plus que vous-même de l'impossibilité dans laquelle j'ai toujours été de vous donner le moindre secours dans vos peines et afflictions. Rien ne peut être plus sage ni plus édifiant que la pétition que vous faites de venir à Rome dans un couvent, avec les circonstances que vous m'indiquez: aussi je n'ai pas perdu un moment de temps pour aller à Rome expressément pour vous servir et régler le tout avec notre très-saint père, les bontés duquel envers vous et envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pensé à tout ce qui pouvait vous être de plus décent et agréable, et j'ai eu la consolation que le saint-père a eu la bonté d'approuver toutes mes idées. Vous serez dans un couvent où la reine ma mère a été pendant du temps; le roi mon père en avait une prédilection toute particulière. On y sait vivre plus que dans aucun couvent de Rome. On y parle français: il y a quelques religieuses d'un mérite très-distingué. Monseigneur Lascaris en est à la tête. Votre nom de comtesse d'Albany vous mettra à l'abri de mille tracasseries, sans déroger en rien au respect qui vous est dû, et sur ma parole, vous en recevrez des marques de tout côté. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre l'air, qui est trop nécessaire à votre santé, le saint-père a eu la bonté de me laisser l'arbitre sur cet arrangement-là, moyennant quoi vous pouvez être tranquille sur ce point comme sur beaucoup d'autres choses qu'il ne me convient pas de traiter en détail avec vous. Il suffit que vous soyez sûre d'être en bonnes mains, et que je ne me retire jamais de confesser au public l'assistance que je vous dois dans votre situation, étant sûr et très-sûr que vous ferez honneur aux conseils ou avertissements que je pourrai prendre la liberté de vous donner dans quelques occasions, et qui sûrement n'auront d'autre objet que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On écrit très fort au nonce par cet ordinaire, pour régler avec la cour où vous êtes les moyens de votre départ sûr et tranquille: il faut vous en rapporter à eux. Je m'imagine que vous viendrez avec Mme de Marzan et au surplus deux filles de chambre. Enfin, ma très-chère soeur, tranquillisez votre esprit; laissez-vous régler par ceux qui vous sont attachés, et surtout ne dites jamais à qui que se soit que vous ne voulez jamais entendre parler de retour avec votre mari. N'ayez pas peur que, sans un miracle évident, je n'aurais jamais le courage de vous le conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis ce qui vient d'arriver, pour vous émouvoir à la pratique d'une vie édifiante par laquelle la pureté de vos intentions et la justice de votre cause seront justifiées aux yeux de tout le monde, il peut se faire aussi que le Seigneur ait voulu, par le même moyen, opérer la conversion de mon frère. Il est vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second, j'ai un vrai pressentiment du premier, qui me console infiniment dans le comble de mon chagrin. Adieu, ma très-chère soeur, ne pensez à rien. Monseigneur Lascaris, Cantini et moi, pensons à tout ce qui est nécessaire. Je suis plein de sentiments pour vous,

«Votre très-affectionné frère,

«HENRY, _cardinal_.»

«Le lendemain, 16 décembre, un bref du pape Pie VI, adressé à la comtesse d'Albany, lui annonçait que les dispositions du cardinal étaient complétement approuvées, et qu'un asile sûr attendait la royale fugitive dans le couvent des Ursulines. La comtesse quitta aussitôt le cloître des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce ne fut pas toutefois sans des appréhensions très-vives: on savait la fureur du comte, on connaissait la violence de son caractère, et il fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce moment pour se faire justice à lui-même. N'avait-il pas des serviteurs prêts à tout? Ne pouvait-il rattraper sa proie? Dans cette espèce de lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'était-il pas doublement engagé? On craignait en un mot que le partisan de 1745 ne retrouvât sa vigueur juvénile pour cette expédition d'un nouveau genre; il fallait donc être en mesure d'empêcher un coup de main. Un soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du cloître des Dames-Blanches, emportant la belle réfractaire; une escorte de cavaliers armés galopait à ses côtés; sur le siége étaient Alfieri et M. Gehegan, tous deux déguisés en cochers et le pistolet au poing. Ils occupèrent ce poste pendant plusieurs lieues, et ne revinrent à Florence qu'après avoir laissé la jeune femme à l'abri de tout péril. Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrivée à Rome, fut reçue avec les plus vives marques d'affection et de respect par son beau-frère le cardinal.

«Alfieri, dans ses Mémoires, se garde bien de raconter ce singulier épisode; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'avoir fait son devoir. «On a pu, dit-il, me noircir à cette occasion, on a pu forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas à relever; quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il n'était pas si aisé de se bien comporter en une pareille affaire et de la mener à bonne fin, comme je crois l'avoir fait.» La comtesse une fois réfugiée en lieu sûr, Alfieri fut bien obligé, par convenance au moins, de rester quelques mois à Florence. Ce qu'il y souffrit des tourments de l'absence, il l'a dit lui-même avec sa vivacité habituelle.»

«Elle partit donc pour Rome», continue Alfieri sans dire comment; il l'accompagna dans les premières postes, le pistolet au poing, avec l'Anglais Gehegan, ami de son ami, en sorte que deux cavaliers servants enlevaient deux femmes à leurs maris dans la même voiture. À Poggibonsi les amoureux se séparèrent: «Je restai par convenance à Florence, comme un aveugle qu'on abandonne. Je sentis véritablement alors et dans le fond de l'âme que sans elle je ne vivais qu'à moitié. Absolument inhabile à toute occupation, à toute oeuvre élevée, et n'ayant plus aucun souci de cette gloire si ardemment aimée, ni de moi-même, il est donc bien clair que si dans cette affaire j'avais travaillé avec zèle pour le plus grand bien de mon amie, je n'avais rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de plus grand malheur que celui de ne plus la voir. Je ne pouvais avec décence la suivre à Rome immédiatement; je ne pouvais non plus me tenir à Florence. J'y restai cependant jusqu'à la fin de janvier 1781; mais les semaines étaient pour moi des années, et je ne savais plus ni travailler ni lire. Je pris enfin le parti de m'en aller à Naples chercher quelque remède; et l'on se doute bien que si je choisis Naples, c'est que pour s'y rendre il faut passer par Rome.

«Il y avait déjà plus d'un an que s'étaient dissipés les derniers brouillards de mon second accès d'avarice. J'avais placé en deux fois plus de 160,000 fr. dans les rentes viagères de France, ce qui rendait mon existence indépendante du Piémont. J'étais revenu à des dépenses raisonnables.»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

FIN DU SEIZIÈME VOLUME.

<pre id="pg-footer">