‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 20 sur 112 · I.

I.

Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois, des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgré sa disgrâce; c'était celle des deux charmantes princesses de Ferrare, Lucrézia, duchesse d'Urbin, et Léonora, toujours restée à la cour de son frère. Elles se concertèrent pour obtenir d'Alphonse II, leur frère, qu'il attachât à sa personne le jeune Torquato, gloire future de leur maison, et déjà souci secret de leur coeur. Alphonse céda à leurs sollicitations; il prit Torquato à son service personnel, il lui accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le dispensa de toute fonction et de toute assiduité pour le laisser tout entier à la poésie, seul service digne de son génie.

Comblé de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui rendait plus chères, il accourut à Ferrare au mois de mai 1572. Alphonse et ses soeurs le reçurent en favori de la famille. On lui permit d'aller faire un court séjour à Rome pour consulter les érudits, les théologiens et les critiques du temps, sur les chants déjà achevés de son poëme. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de libéralité quand ce poëte voulut aller en Grèce et en Troade pour polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-même dans sa correspondance sur Alphonse:

«Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand jour, et à l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence à la richesse, il donna lui-même une considération et un prix de plus à mes productions poétiques, en assistant fréquemment et attentivement à la lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes d'égards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et familièrement à sa table et à ses entretiens; il ne me refusa aucune des faveurs que je lui demandai.»

La félicité du Tasse à Ferrare, à cette époque, était de nature à inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre déjà par les promesses de son génie, honoré de la faveur intime de son prince, admiré de cette soeur d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme supérieure à la Béatrix de Dante, à la Laure de Pétrarque, cher même comme un ami à cette autre soeur Lucrézia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour lui le penchant de Léonora, enivré des plus légitimes perspectives de gloire poétique et peut-être des plus douces illusions de grandeur par l'amour mystérieux de Léonora, achevant lentement dans le loisir des délicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de Ferrare, le poëme qui devait élever son nom au-dessus du nom de ses protecteurs, rien ne manquait à sa félicité que ce qui manque à toutes les choses humaines: la durée.

La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, répandirent le deuil sur cette cour. Le Tasse écrivit à Alphonse des consolations où la tendresse s'unit au respect; le poëte perdait lui-même, dans le cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus déclarés et les plus puissants à Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire à Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mécène, ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, où les édifices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient l'oreille de mélodies éternelles semblables aux concerts des harpes éoliennes. C'est là qu'il convoquait tous les poëtes et tous les artistes de l'Italie à jouir des magnificences et à concourir à la gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommandé à son oncle par Léonora, avait déjà joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans son premier voyage à Rome.