‹ Cours familier de littérature, tome 16Chapitre 21 sur 112 · II.

II.

Alphonse se rendit à Rome pour recueillir l'héritage de son oncle; il y passa l'hiver de 1572 à 1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse à Ferrare dans une familiarité plus recueillie avec sa soeur Léonora. C'est sous l'empire des plus tendres rêveries de son âge qu'il interrompit alors ses chants épiques, et qu'il écrivit sa délicieuse pastorale de l'Aminta, drame amoureux et tragique dont l'amour est le sujet, dont des bergers et des bergères sont les personnages, et dont les vallées, les montagnes, les forêts, sont la scène. L'Aminta est à la Jérusalem délivrée ce que les Églogues de Virgile sont à l'Énéide: une diversion légère et gracieuse d'un poëte souverain, qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dépose un moment la trompette épique pour le chalumeau des bergers. Dans l'Aminta du Tasse, comme dans les Églogues de Virgile, le poëte paraît d'autant plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire à racheter la simplicité du sujet par l'inimitable perfection des images, des sons et des vers. Il se surpassa lui-même en jouant avec son génie; on sent en lisant l'Aminta que tous ces vers inondés de lumière, de sérénité et de passion, furent écrits pour l'oreille, pour le coeur, et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais adorée. Les larmes mêmes y sont douces, l'amour y rend tout mélodieux jusqu'aux sanglots. Un tel poëte faisait respirer de tels parfums pour enivrer Léonora en s'enivrant lui-même, sous le nuage qui dérobait leur intelligence à tous les yeux.

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