XVIII.
Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mêmes honneurs qui l'avaient accueilli partout sur sa route. Le poëte reconnaissant résolut de dédier à ce jeune homme la Jérusalem conquise, poëme épique sur le même sujet que la Jérusalem délivrée, que le Tasse avait composé par piété, pendant son séjour au monastère de Monte Oliveto à Naples. La Jérusalem conquise, épurée des épisodes trop profanes, mais aussi des grâces de la Jérusalem délivrée, était destinée, selon lui, à effacer ce premier poëme de la mémoire des hommes, et à immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la Jérusalem conquise ni moins de force ni moins de style que dans la Jérusalem délivrée, mais on y sent moins de charme; la fleur du génie est flétrie, le parfum s'est envolé avec elle; c'est le parfum qui avait enivré le siècle, c'est encore le parfum que la postérité a voulu respirer. Malheur aux poëtes qui refont leurs oeuvres: la poésie est de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la réflexion qui la donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas à midi le souffle matinal de l'aurore; la jeunesse dans le poëte fait partie du charme; le génie est comme la beauté, il a son instant.