‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 52 sur 112 · XVII.

XVII.

Le poëte profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour faire recommander sa cause à Naples, au gouvernement et aux légistes. Il alla lui-même à Naples assister aux plaidoiries; ses avocats réclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moitié du palais Gambacorti, qui avait appartenu à sa mère Porcia, et qu'il avait habité lui-même pendant son enfance. Les avocats de la maison d'Avellino osèrent lui opposer sa démence, qui le rendait, disaient-ils, incapable d'intenter légalement un procès. On répondit pour lui ce que Sophocle, accusé par son fils de faiblesse d'esprit à quatre-vingts ans, avait répondu pour lui-même, «Or l'homme capable d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de génie de son siècle prouvait assez par ses vers l'intégrité de son intelligence.»

Toutefois le procès, embarrassé en formalités, subissait d'interminables délais. Le Tasse, lassé, s'achemina une dernière fois vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortége jusqu'à Capoue; son passage dans cette ville lettrée parut aux habitants de Capoue un événement assez important pour être consigné comme un honneur dans les archives de la ville. Ses amis de Naples prirent congé de lui aux portes de Capoue.

Arrivé à Mola di Gaëta, délicieux promontoire où les ruines de la villa de Cicéron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres, laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur, lavés éternellement par les vagues transparentes de la mer de Tyrrhène, le Tasse et les voyageurs réunis en caravane, qui se rendaient avec lui à Rome, n'osèrent avancer plus loin; un chef de bandits nommé Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le passage.

«Hier,» écrivit le Tasse à son ami Constantin, «le chef de brigands Sciarra a pillé et tué sur la route plusieurs voyageurs; toute la contrée retentit des cris de terreur et des gémissements des femmes; j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de sang l'épée que vous m'avez donnée.» Il sortit en effet à la tête de quelques braves chevaliers de Mola di Gaëta, pour éclairer intrépidement la route; son caractère héroïque et chevaleresque abordait avec audace les plus grands périls. Mais ici son courage lui fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait déjà, dans ses rochers, les stances épiques de la _Jérusalem_, ainsi que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes, ayant appris que le Tasse était au nombre des voyageurs arrêtés par la peur de sa bande à Mola di Gaëta, lui envoya un sauf-conduit avec les expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en profiter et de séparer son sort de celui de ses compagnons de route, Sciarra étendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui seraient de la suite du poëte; il lui rendit, à son apparition sur la route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois, donnant ainsi aux rois eux-mêmes l'exemple du culte pour le génie. Déjà une exception semblable avait été faite par les brigands de l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple étrange, où les brigands mêmes ne sont pas étrangers au prestige des lettres, et où le crime lui-même se désarme devant les élus de la gloire comme devant les élus de Dieu.