‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 56 sur 112 · XXI.

XXI.

Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli, donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et pittoresques détails:

«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est plus que ce que la _Jérusalem délivrée_ lui a jamais produit. La joie du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette, lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute espèce d'adulation.

«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà, qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait. Dans sa seconde _Jérusalem_ ou _Jérusalem reconquise_, comme il la nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

«E' d'angelico suon canora tromba Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.

«Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur, confesseur du cardinal, était avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir parlé de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de ce vers:

«Sì ch'io fui sesto tra cotanto senno, «Et je fus la sixième de ces grandes intelligences,

«Muretus avait écrit en marge: «_Diable! vraiment?_ Là-dessus le Tasse se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poëte a quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poëte. Il est juste alors, continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale pas lui-même. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'où, il résulte que ce philosophe, loin de blâmer un poëte qui se loue lui-même, l'exhorte au contraire à ne pas s'estimer moins qu'il ne vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au commencement du dialogue. À la marge se trouvait cette note de la main de mon père: Alors Lodovico Ariosto doit être considéré comme un mauvais poëte, car il dit au commencement:

«Celle dont l'amour m'a rendu presque insensé!

«Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: _Divin!_ Je tiens à aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor Paolini peut le faire de s'être essuyé les mains avec une serviette présentée par le Tasse. J'ai réuni tous ces fragments parce que je me suis souvenu de la satisfaction que vous a causée une lettre que je vous ai écrite l'année dernière au sujet de ce grand poëte. Rome, le 15 mars 1595.»