‹ Cours familier de Littérature - Volume 16Chapitre 57 sur 112 · XXII.

XXII.

Peu de jours avant celui qui était fixé pour son triomphe poétique, le Tasse reçut du pape une pension viagère de deux cents écus romains, et le duc d'Avellino, contre qui il plaidait à Naples, lui fit offrir, outre deux mille ducats de rente, une somme considérable en argent comptant, pour le désintéresser dans le procès. Mais, comme si la fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire de dérision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa renommée, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination, redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.

Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller habiter l'humble monastère de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au sommet d'une colline élevée et silencieuse à Rome (le mont Janicule). Le cardinal lui prêta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes annoncer au prieur du couvent et à ses religieux l'hôte illustre qu'ils allaient recevoir.

Au moment où la voiture du cardinal montait la rampe rapide de Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grêle et de pluie éclatait sur la ville et fit craindre aux religieux que les mules épouvantées ne précipitassent la voiture sur la pente escarpée de la colline. Le prieur et les frères, debout sur le seuil, reçurent le poëte, et pressentirent à sa maigreur, à sa faiblesse et à sa pâleur, qu'il ne sortirait de leur hospitalité que pour l'hospitalité du sépulcre. Ils l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait également porter un éternel honneur à leur maison. Ils le logèrent dans une cellule d'où le regard s'étendait sur le solennel et poétique horizon de Rome; ils lui prodiguèrent les respects, les pitiés, les soins qu'on doit à un hôte presque divin, qui emprunte votre toit pour retourner au ciel d'où il est descendu.

Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son état; il écrivit, le lendemain de son installation à Saint-Onufrio, une touchante lettre à son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernière parole échappée de son coeur.

«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent, je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe, tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas laissé mourir sans récompense.

«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon entretien avec le ciel.

«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du coeur; et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine miséricorde.

«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»