XV.
On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle de gouverneur du Prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée sa présence à Compiègne pendant les fêtes de l'empire. L'année dernière, il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à un rôle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête, sans approbation ni blâme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était grand, et il était libre.
Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, mais ses moeurs, aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays, pour lui une belle carrière militaire couronnée par une haute dignité et un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal de sa vie. 1830 avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de m'être retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de mes affections.
Quand 1848 m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'être à mes côtés pour me donner applaudissement, courage et conseil.--«Vous faites, me disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire: la république actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et combattez les excès, la France est avec vous!»