‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 19 sur 93 · III.

III.

Fabre fils, d'une famille obscure de Montpellier, élève de David, homme de bon sens et de coeur droit, était allé à Rome étudier l'art dans lequel il devint érudit de premier ordre, sans sortir tout à fait d'une élégante et savante médiocrité dans l'exécution. Tout ce que la science peut donner, il l'avait; le génie lui était à peu près refusé. Son extérieur un peu vulgaire n'avait rien qui motivât la passion, que la jeunesse. Ses yeux étaient beaux et limpides, mais ses traits n'avaient aucune noblesse et aucune distinction naturelle de ces visages desquels la race ou le génie écrit d'avance l'origine. C'était un visage flamand, ayant assez d'analogie avec les traits arrondis et allemands de la comtesse d'Albany elle-même. Bien accueilli à Florence par les deux amants, il fit par reconnaissance un très-beau portrait d'Alfieri et finit par cohabiter assidûment chez eux, bien qu'alors il n'y eût pas son logement. Il logeait alors dans la même rue que moi à Florence, et il remplissait son logement des chefs-d'oeuvre de l'art qu'on se procurait assez économiquement alors en Italie. Son musée était un reliquaire de la peinture, où un magnifique Raphaël présumé recevait son culte et celui des amateurs. Je l'ai souvent visité et admiré sur parole. Fabre avait beaucoup d'esprit et surtout de bon sens. Sa conversation nourrie, sans prétention, devait avoir dans l'intimité beaucoup de charme. Il n'était ni jaloux ni intrigant, propre à se laisser aimer plus qu'à séduire, sûr comme l'amitié, fidèle et discret comme elle. Alfieri avait cinquante ans, Fabre trente-six, la comtesse d'Albany approchait de quarante-six ans; c'était là tout le charme.

On n'a aucun détail sur la manière dont cette liaison fut contractée jusqu'après la mort du poëte. Mais le _duo_ parut devenir un _trio_, jusqu'à ce qu'il redevînt un _duo_ par l'absence éternelle d'un des acteurs. Peu de temps avant la mort d'Alfieri, Fabre vint habiter comme maître de maison le palais de la comtesse. Le monde italien, accoutumé à ces habitudes, ne le trouva pas mal séant; il fallait un homme, au gouvernail de cette demeure, soit un peintre, ami ou amant, peu importait aux moeurs du pays et du temps? La comtesse, l'abbé de Caluso, Fabre, recueillirent en une seule édition les oeuvres d'Alfieri et livrèrent tout ce fatras à l'oeil du public avec un soin religieux.

C'est ici le moment pour nous de jeter un coup d'oeil impartial sur cette oeuvre. Les sonnets sont vides d'amour, le lyrisme ou l'inspiration manquent totalement à cet homme, on n'en retiendra pas un vers; c'est du pédantisme glacé, l'éternel hiver du coeur dont l'imagination de l'Italie ne fond pas même les neiges. Pétrarque n'eût pas daigné en lire un seul; jamais cela ne chante; les satires, fade imitation de Juvénal, sont de l'antique réchauffé à froid par une méchanceté classique.

Le _Misogallo_ est un recueil de toutes les injures à la France, qui n'a pas même daigné s'en apercevoir; caprice de haine et d'envie aussi faux que son amour! Les traductions sont des traductions pénibles, sans originalité, sans grâce et sans sel; exercices de collége qu'on brûle après les avoir écrits, quand on n'a pas l'adoration de sa plume et quand on ne fait pas de la collection de ses _lignes_ l'_ex-voto_ de sa misérable vanité.

Quant à ses tragédies, c'est un peu moins médiocre, mais toujours médiocre. L'ennui en est la séve: on sent qu'il s'est prodigieusement ennuyé à les écrire, et quand on les a lues on sent qu'on s'est prodigieusement ennuyé à les lire. C'est le monde de l'ennui dont on sort soulagé, avec la ferme résolution de n'y jamais rentrer!--Il n'y a qu'un seul mérite, mais mérite tout local et que les Italiens seuls peuvent apprécier: c'est la langue toscane, ou plutôt l'effort de l'auteur pour traduire avec peine et succès son piémontais en étrusque. Mais, comme dit Chateaubriand, «le feuillage n'a de grâce que sur l'arbre qui le porte.» On éprouve en essayant à les lire toute la peine qu'Alfieri a éprouvée en les écrivant.

Le style en est classiquement beau et fort, mais d'une beauté morte et d'une force enragée qui ne se détend jamais. Les vers blancs sans rime dans lesquels il écrit ses tragédies sont une prose cadencée, qui ne donne pas même à l'oreille le plaisir de la difficulté vaincue et de la complète harmonie des mots. C'est une prose concassée en fragments égaux, âpres, durs, secs, dont la brièveté, fruit de la réflexion, est le seul caractère, et qui exclut presque tout développement des sentiments et du drame; sorte d'algèbre en vers blancs, qu'un géomètre littéraire écrirait, non pour faire sentir, mais pour faire comprendre en peu de signes sa pensée; le contraire de l'éloquence, qui ne vous entraîne qu'en s'épanchant, et du drame, qui ne vous saisit, comme la nature, que par ses développements. Aussi ses tragédies ne méritent-elles pas ce nom; ce sont des _dialogues des morts_, où _trois_ ou _quatre_ acteurs causent ensemble avec une passion furieuse, et finissent au cinquième acte par s'entre-tuer: voilà les tragédies de ce grand homme de volonté, quelquefois éloquent par tirades, mais toujours fastidieux par sécheresse. Une admirable actrice italienne, rivale plus débordante de feu que Mlle Rachel, Mme Ristori, est venue à Paris et à Londres représenter devant le pays de _Racine_ et de _Shakespeare_ quelques scènes de ces tragédies toscanes d'Alfieri.

Comme on déclame en pays étranger, devant un peuple curieux, les balbutiements d'un écolier de rhétorique, on a applaudi la magique beauté, le geste neuf et pathétique, la sublime diction de la tragédienne; mais la tragédie? Non; personne n'a été tenté de traduire pour nous ces drames avortés, excepté M. _Legouvé_, par complaisance de talent, pour que l'actrice universelle eût le plaisir d'émouvoir en français les Français. _Myrra_ a fait pleurer sur son amour néfaste, mais _Myrra_ tout entière n'était qu'une scène, un dialogue entre la passion et l'impossible dont le coup de poignard est le seul dénoûment, une métaphysique en conversation, une frénésie en vers blancs.