III.
Son père, qui, indépendant de son état d'architecte, était sculpteur en ivoire, et très-habile musicien sur la flûte, entra dans la compagnie des musiciens de la ville et fut aimé des premiers Médicis, ces citoyens élevés par les richesses à la tyrannie volontaire de leur patrie.
Quelque temps après, il rentra dans la confrérie des flûteurs de la Seigneurie. À cette époque, qui précédait celle de ma naissance, ces flûteurs étaient d'honorables artisans qui travaillaient en laine ou en soie; ce qui fut cause que mon père ne dédaigna point d'être leur confrère. Son plus grand désir était que je pusse devenir un jour un excellent joueur de flûte; et mon plus grand chagrin était de lui entendre dire que, si je le voulais, je serais dans cet art le premier homme du monde. Mon père, comme je l'ai déjà dit, était un grand serviteur et un zélé partisan de la maison _Médicis_. Lorsque _Pierre_ fut banni de Florence, il lui confia des choses de la plus haute importance. Depuis, le magnifique Pierre _Soderini_ étant mis à la tête du gouvernement, et mon père étant à son service en qualité de flûteur, il employa ses talents à des ouvrages plus relevés. J'étais bien jeune encore, et cependant on me faisait faire la basse dans le concert de la Seigneurie. J'y jouais de la flûte, porté par un domestique, afin que je pusse lire plus facilement la musique. Le gonfalonier _Soderini_ se plaisait souvent à me faire babiller, me donnait des bonbons, et disait à mon père: Maître Jean, ne négligez pas de lui donner vos autres talents. Je veux, lui répondait-il, qu'il ne fasse autre chose que composer et jouer de la flûte, parce que, si Dieu lui prête vie, il sera le premier homme du monde dans cette profession; mais un des vieux sénateurs lui dit: Maître Jean, faites ce que vous dit le gonfalonier, parce que cet enfant sera quelque chose de plus qu'un joueur de flûte. Quelque temps après, les Médicis furent rappelés à Florence. Le cardinal, qui fut depuis Léon X, fit mille caresses à mon père. Quelques jours après, arriva la nouvelle de la mort du pape Jules II, et ce cardinal, étant allé à Rome, fut élu pape, contre l'attente de tout le monde. Mon père fut appelé auprès de lui, mais il refusa de s'y rendre; et, pour l'en punir, le gonfalonier _Salviati_ lui ôta sa place de flûteur au palais.