XI.
Le succès que j'avais obtenu dans la fonte de ma _Méduse_ devait me faire croire que je réussirais aussi dans mon _Persée_, dont le modèle était achevé et enduit de cire; mais le duc, après l'avoir admiré, soit qu'il eût été prévenu par mes ennemis, soit qu'il se le fût imaginé lui-même, me dit un jour: _Benvenuto_, je ne crois pas que votre _Persée_ puisse venir en bronze; l'art ne vous le permet pas. Ces paroles me piquèrent, et je lui répondis: Je vois, Monseigneur, que vous avez peu de confiance en moi, et que vous croyez trop ce qu'on vous dit, parce que vous ne vous y entendez pas.--Je fais profession de m'y entendre, me dit-il sur-le-champ, et je m'y entends fort bien.--Oui, comme prince, lui dis-je, mais non comme artiste; car vous devriez avoir confiance en moi, d'après la tête de bronze que j'ai faite, d'après le _Ganymède_ que j'ai restauré, et qui m'a donné plus de peine que si je l'avais fait à neuf, et d'après cette statue de _Méduse_, qui est devant vos yeux, et qui est un ouvrage sans exemple. Sachez, Monseigneur, que tous les beaux ouvrages que j'ai faits pour le grand roi François ont parfaitement réussi; mais ce prince m'encourageait par les moyens qu'il me procurait, par la quantité d'ouvriers qu'il me mettait à même de salarier. Que Votre Excellence fasse comme lui, et me procure des secours, je serai certain alors de lui offrir un ouvrage digne d'elle; mais elle ne me donne, pour que j'en vienne à bout, ni argent ni courage. Le duc, pendant que je parlais, se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et semblait m'écouter avec peine; et moi, je m'affligeais en pensant à l'état magnifique que j'avais laissé en France. Comment se peut-il, _Benvenuto_, me dit enfin le duc, que cette belle tête de _Méduse_, qui est là haut dans la main de _Persée_, puisse bien venir?--Vous voyez bien, lui répondis-je sur-le-champ, que vous n'y comprenez rien. Si Votre Excellence avait quelque connaissance de l'art, elle ne craindrait rien pour cette tête, mais pour le pied droit du _Persée_, qui est si éloigné de l'autre, et vers lequel la matière aura plus de peine à parvenir. Le duc, à ces mots, se tourna un peu en colère vers les messieurs qui étaient présents, en leur disant: Je crois que ce _Benvenuto_ a pris à tâche de me contrarier en tout. Je veux savoir quelles raisons il peut me donner pour me convaincre, et avoir la patience de l'écouter.--Voici mes raisons, dis-je alors, et Votre Excellence les comprendra facilement. Je les lui expliquai le plus clairement qu'il me fut possible, et je les passerai ici sous silence, pour n'être pas trop long. Après m'avoir entendu, il me quitta en branlant la tête.
Cependant je secouais mes chagrins, et je me donnais du courage, malgré tous mes regrets, qui me reportaient vers la France, où je trouvais plus de secours que dans Florence, ma patrie, et que je n'avais quittée, dans le fond, que pour faire du bien à ma pauvre famille. J'espérais que, si je venais à bout de mon _Persée_, toutes mes peines se changeraient en gloire et en plaisirs. Je fis des amas de bois de pin, je revêtis de terre convenable la carcasse de ma statue, et je l'armai de bons ferrements; enfin, je préparai tout pour me mettre en état de la jeter en fonte. Je fis ensuite creuser une fosse, dans laquelle je la fis transporter avec toutes les précautions possibles, et selon toutes les règles de l'art, ou celles que me dicta mon expérience ou mon imagination; et, lorsque j'eus donné toutes mes instructions à mes travailleurs et à mes ouvriers, je me tournai du côté de mon fourneau, que j'avais fait remplir de cuivre et d'étain, selon les proportions. J'y fis mettre le feu, que je dirigeai moi-même avec beaucoup de fatigues, étant contrarié, tantôt par la flamme, qui menaçait d'incendier mon atelier, et tantôt par le vent et la pluie qui venaient du côté du jardin, et qui refroidissaient mon fourneau. Obligé de combattre contre tant d'accidents imprévus, mes forces ne purent plus y résister, et je fus saisi d'une grosse fièvre qui m'obligea d'aller, tout désespéré, me jeter sur mon lit, après avoir renouvelé mes avertissements à mes gens, qui étaient au nombre de dix, et surtout à _Bernardino_, mon premier garçon, auquel je dis: Observe bien tout ce que j'ai ordonné de faire; car je sens le plus grand mal que j'aie jamais éprouvé; il me semble que je vais mourir. En attendant, mangez et buvez, et préparez-vous à ce grand ouvrage. Quelque temps après, un homme tout tortu, pâle et tremblant comme s'il allait à la mort, vint me dire: Ô malheureux _Benvenuto_! tout est perdu, et il n'y a pas de remède! À ces mots, je fis un grand cri, je sautai à bas de mon lit, et je m'habillai. Je jurais après tous ceux qui s'approchaient de moi, je les frappais des pieds et des mains, et je me désolais en disant: J'éprouve quelque trahison, mais je la découvrirai; et, avant de mourir, je saurai m'en venger. Je courus ensuite à mon atelier, où je vis tout mon monde bouleversé. Écoutez-moi, leur dis-je; et, puisque vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, obéissez-moi sans dire mot, à présent que je suis avec vous! À ces mots, un maître fondeur, nommé Alexandre _Lastricati_, me répondit que je voulais faire une chose impossible. Cette réponse me mit tellement en fureur que je leur fis peur à tous, et qu'ils me dirent: Commandez, nous vous obéirons en toutes choses. Ils me parlèrent ainsi parce qu'ils me croyaient à moitié mort. J'allai voir aussitôt mon fourneau, où le métal avait formé une espèce de pâté; mais j'envoyai chercher du bois de chêne, qui fait un feu plus vif que les autres; j'en remplis la fournaise, et bientôt je vis ce pâté s'amollir. À cet aspect, tous mes travailleurs reprirent courage, et m'obéirent avec une nouvelle ardeur. Je fis jeter dans le fourneau environ soixante livres d'étain de plus, qui, à force de feu et de remuement, rendirent bientôt toute cette masse plus liquide. Ce succès me ressuscita. Je ne pensai plus ni à ma fièvre, ni à ma peur de mourir, quand tout à coup il se fit une explosion qui nous effraya tous, et moi plus que les autres. La matière se soulevait et se répandait. Aussitôt je fis ouvrir les canaux qui devaient la conduire dans le moule; et, voyant qu'elle coulait avec trop de lenteur, j'envoyai chercher tous mes plats, mes assiettes, mes pots et mes écuelles, qui étaient d'étain, au nombre de deux cents environ, et je les jetais au fur et à mesure dans le fourneau. Quand mes ouvriers virent le bronze se vider avec aisance, ils furent remplis de joie, et ils m'obéissaient avec plus d'ardeur; et moi, me mettant à genoux: Grand Dieu! m'écriai-je, qui êtes ressuscité et monté au ciel, faites que mon moule se remplisse bien vite! Ce qui arriva et me fit rendre à Dieu mille actions de grâces. Ensuite je me tournai vers un grand plat qu'on m'avait servi sur un mauvais banc, je mangeai avec appétit, et je bus avec toute ma brigade; et, comme il était déjà tard, j'allai me remettre au lit gai et content, sans me soucier de ma fièvre[17].
[Note 17: Il y a plusieurs exemples de ces guérisons subites, causées par la joie ou une passion forte. Le consul Fulvius, dit Pline l'ancien, fut guéri de même, par la victoire qu'il remporta sur les Celtes.]
J'avais alors une excellente servante[18] qui, sans m'en avertir, m'avait acheté un chapon gras. Le matin, quand je me levai, à l'heure du dîner: Oh! oh! dit-elle, voilà cet homme qui comptait mourir hier! Je crois que les coups de pied et de poing qu'il nous a donnés cette nuit ont fait tant de peur à la fièvre, qu'elle n'a plus osé reparaître. Je me mis à table avec ma bonne famille, dont la joie était revenue avec la mienne, et qui avait remplacé par de la poterie de terre tous les plats d'étain que j'avais jetés dans le feu. Après mon dîner, je reçus la visite de tous mes ouvriers, qui m'avouèrent que je leur avais fait voir des choses qu'ils n'auraient jamais crues possibles, ce qui ne laissait pas que d'enfler un peu ma vanité. Ensuite, ayant mis la main à ma bourse, je les payai bien, et je les renvoyai tous contents.
[Note 18: Cette servante, appelée Piera, devint sa femme, et il en eut plusieurs enfants.]
Le majordome _Riccio_, mon ennemi, était impatient de savoir comment les choses s'étaient passées. Les deux hommes que je soupçonnais de m'avoir mal servi lui dirent que j'étais plus qu'un diable; car un simple diable n'aurait pu venir à bout de ce que j'avais fait. Il l'écrivit aussitôt au duc, qui était à Pise, et il en mit dans sa lettre plus encore qu'on ne lui en avait raconté.
Deux jours après, lorsque mon ouvrage fut bien refroidi, je commençai à le découvrir peu à peu. Je vis d'abord la tête de _Méduse_, parfaitement coulée, ce qui fut favorisé par les ventouses dont j'avais parlé au duc. La tête de _Persée_ n'avait pas moins bien réussi, et j'en fus surpris davantage; car la matière avait servi tout juste pour la remplir entièrement, et je regardai cela comme un coup du ciel. À mesure que j'allais plus avant, j'étais de plus en plus satisfait. Finalement, j'arrivai au pied de la jambe droite, et je trouvai le talon rempli, ce qui, me faisant plaisir d'un côté, me fâchait de l'autre, parce que j'avais prédit au duc qu'il n'arriverait pas à bien; mais il manquait quelque chose aux doigts, et j'en fus bien aise, afin de lui faire voir que je savais ce que je disais; car la matière ne serait jamais parvenue jusqu'à ce pied, et il aurait totalement été manqué, si je n'avais jeté dans le fourneau toute ma vaisselle d'étain, ce que personne n'avait imaginé avant moi.
Glorieux de ma réussite, j'allai trouver le duc à Pise, pour lui en faire part. Lui et la duchesse me firent l'accueil le plus gracieux; et, quoique le majordome lui eût écrit tout ce qui s'était passé, ils en voulurent apprendre tous les détails de ma propre bouche. Mais ce qui étonna davantage le duc, ce fut de voir accomplie la prédiction sur le pied de la statue. Les voyant si bien disposés en ma faveur l'un et l'autre, je leur demandai la permission d'aller faire un tour à Rome. Elle me fut accordée; mais le duc me fit promettre de revenir bien vite pour mettre la dernière main à mon _Persée_, et me donna en même temps des lettres de recommandation pour son ambassadeur auprès du pape, qui était alors Jules III.
Après avoir donné mes ordres aux personnes qui composaient mon atelier, je partis pour Rome; j'y allais pour voir _Antonio Altoviti_, auquel j'avais fait son buste en bronze pour orner son cabinet. Je dois dire, en passant, qu'il le montra à _Michel-Ange_, et que celui-ci, en le voyant, lui demanda quel était l'auteur d'un si bel ouvrage. Sachez, ajouta-t-il, que cette tête est faite selon la manière antique, qui est la bonne, et que, si elle était mieux placée, elle ferait un plus bel effet. Ayant ensuite appris que c'était de mes mains qu'elle était sortie, il m'écrivit cette lettre: «Mon cher _Benvenuto_, je vous ai longtemps connu comme le plus grand orfévre que nous eussions, et je vous reconnais aujourd'hui pour le premier sculpteur. M. _Altoviti_ m'a fait voir son portrait en bronze, et m'a dit qu'il était de vous: il m'a fait le plus grand plaisir; mais il l'a placé dans un faux jour, ce qui l'empêche de produire le merveilleux effet dont il est susceptible.»
Cette lettre était accompagnée des paroles les plus aimables pour moi, et je l'avais montrée au duc, avant de partir, lequel, à ce propos, me chargea de lui dire, dans ma réponse à sa lettre, de revenir à Florence, qu'il le nommerait l'un des quarante-huit membres du conseil, et qu'il ferait plus encore; mais _Michel-Ange_ ne répondit point à ma lettre que j'avais montrée à Son Excellence avant de la cacheter; ce qui la mit de mauvaise humeur contre lui. Étant donc à Rome, j'allai voir _Altoviti_, qui me répéta les paroles de _Michel-Ange_, et chez lequel j'avais placé quelque argent, dont il me devait l'intérêt, ainsi que le prix de son buste; mais, quand nous fûmes sur cet article, il parut si refroidi envers moi, et il me donna de si mauvaises raisons, que je fus obligé de lui laisser mon argent en rente viagère à quinze pour cent, et que je perdis le prix du buste que je lui avais fait. J'allai ensuite baiser les pieds du pape, dont j'espérais obtenir quelque travail; mais il avait été prévenu par notre ambassadeur. De là je me rendis chez _Michel-Ange_; je lui répétai les offres du duc, que j'avais insérées dans ma lettre. Il me répondit qu'il était employé à Rome, à la fabrique de Saint-Pierre; et, comme je le pressais de se rendre aux désirs du duc et à l'amour qu'on doit à sa patrie: Avez-vous été bien content de lui? me dit-il. Très-content, lui répondis-je. Mais il savait tout ce que j'avais souffert, et il refusa absolument de se remettre à son service.
Ayant éprouvé la mauvaise foi des marchands, dans mes rapports d'intérêt avec _Altoviti_, je retournai très-mécontent à Florence, où ma première visite fut pour le duc, qui était à son château au-dessus du pont des Rifredi. J'y rencontrai son majordome _Riccio_, et, comme j'allais le saluer: Oh! vous voilà retourné, me dit-il en battant des mains, et il me tourna le dos. Je ne pus comprendre ce que voulait dire ce sot homme, avec de telles manières; mais je le laissai, et j'allai chez le duc, qui était dans son jardin. Surpris de me voir, l'accueil qu'il me fit fut de me faire signe de m'en aller. J'en demandai la raison à M. _Sforza_, qui était un de ses intimes, et qui ne me répondit que ces mots en souriant: _Benvenuto_, comportez-vous bien, et moquez-vous du reste. Cependant quelques jours après il m'obtint une audience. Le duc me reçut assez froidement, et me demanda ce que j'avais fait à Rome. Je lui parlai de mon affaire _Altoviti_, et ensuite de _Michel-Ange_, sur lequel je lui racontai une anecdote que j'avais passée sous silence. Monseigneur, lui dis-je, quand j'ai proposé à _Michel-Ange_ de venir à Florence, je l'avais engagé à se reposer sur _Urbin_, l'un de ses ouvriers, de ses travaux à finir; mais celui-ci se mit à crier avec une voix de paysan: _Je ne veux point quitter mon maître, jusqu'à ce qu'il m'ait écorché, ou que je l'aie écorché moi-même._ Et le duc se mit à rire en disant: Puisque _Michel-Ange_ ne veut pas venir, tant pis pour lui! Après ces paroles, je pris congé de Son Excellence.