II.
Entre nos jeunesses et vieillesses nous fûmes, à mon grand regret, souvent séparés. Les événements nous ballottèrent d'un bord à l'autre. Vous aimiez la révolution de 1830, bien que vous ne l'eussiez pas préparée; je ne l'aimais pas, elle ne me semblait pas loyale et pas complète. J'aurais voulu que Louis-Philippe acceptât le rôle réparateur de lieutenant général de Charles X, avec la tutelle de son petit-neveu Henri V. Sa situation était honorable et logique, deux mandats, l'un du peuple vainqueur, l'autre du roi vaincu, lui donnant une base inébranlable. Il aurait laissé quelques jours peut-être sa belle villa de Neuilly, mais au bout de peu de semaines, l'armée, toujours fidèle au bon sens, serait revenue à lui, et la doctrine toujours fidèle au vent qui se lève, lui aurait restitué le trône. Alors la France était effectivement sauvée, et Louis-Philippe très-fort, de son désintéressement, l'aurait reçue en dépôt. C'est 1830 qui a engendré 1848. On me dit: Pourquoi, vous-même en 1848, n'avez-vous pas pratiqué contre la république ce que vous conseilliez en 1830 au roi Louis-Philippe? Je réponds: «Parce que Mme la duchesse d'Orléans n'était que la belle-fille de ce roi de l'illégitimité, parce que le comte de Paris n'était que le petit-fils de l'usurpation, parce que le mot de république ne préjugeait rien et apaisait tout jusqu'à l'Assemblée constituante nommée au suffrage universel pour déclarer la volonté du pays! Sans cela j'aurais certainement ramené la duchesse d'Orléans et son fils aux Tuileries; je n'avais qu'à les indiquer, au peuple indécis! Mais il m'était évident aussi que la ramener aux Tuileries, c'était la _ramener au Capitole déjà conquis_, et au bas duquel était la roche Tarpéienne pour elle, l'anarchie pour nous!--Voilà pourquoi!»