‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 62 sur 93 · IV.

IV.

Depuis cet exil volontaire à l'intérieur, je me suis retourné tout entier vers le passé; je ne me suis plus occupé de la politique de l'avenir, pas même par la pensée. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne veut pas toucher. J'ai envisagé courageusement mon passé, et j'ai été effrayé un moment de l'abîme de mes affaires personnelles. Une dette énorme pesait sur moi; elle ne m'était point personnelle: quand on se dévoue corps et bien pour son pays, on brûle ses vaisseaux, on prend de l'argent partout où les braves gens vous en offrent. J'ai trouvé beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaillé, j'ai vendu, j'ai engagé des terres, berceau, tombeau, tout, pour gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds nécessaires à mes publications, mes dettes totales ont bientôt atteint cinq millions. Je suis parvenu à en payer jusqu'à _quatre_ aujourd'hui; il m'en reste un et demi à faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai été obligé de jeter au naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais à mes compatriotes de m'avoir imposé.)

Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas à me plaindre, m'a envoyé offrir les _deux millions_ nécessaires à ma libération. J'ai cru devoir le remercier. J'ai désiré seulement que l'administration ne s'interposât pas entre moi et le public pauvre, mais empressé de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention volontaire, à me libérer d'une dette qui n'était pas toute à moi. C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans à recevoir pour d'autres cette subvention individuelle, et grâce au travail, j'espère mourir pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours à tout, même au hasard. Espérons! Le hasard est Dieu!