VIII.
Voici comment vous peigniez vous-même Joseph Delorme, cet autre vous-même sous le nom duquel vous vouliez entrer alors dans notre monde:
«Joseph était poëte, parce qu'il était amoureux.--Mais, dans la crainte de s'emprisonner dans une affection trop étroite, il avait cessé de rendre visite à une jeune personne pour laquelle il éprouvait trop d'inclination.
«Son premier amour pour la poésie se convertit alors en une aversion profonde; il se sevrait rigoureusement de toute lecture trop enivrante, pour être certain de tuer en lui son inclination rebelle. Il en voulait misérablement aux Byron, aux Lamartine, comme Pascal à Montaigne, comme Malebranche à l'imagination, parce que ces grands poëtes l'attaquaient par son côté faible.
«Un jour, c'était un dimanche, le soleil luisait avec cet éclat et cette chaleur de printemps qui épanouissent la nature et toutes les âmes vivantes. Au réveil, Joseph sentit pénétrer jusqu'à lui un rayon de l'allégresse universelle, et naître en son coeur comme une envie d'être heureux ce jour-là. Il s'habilla promptement, et sortit seul pour aller s'ébattre et rêver sous les ombrages de Meudon. Mais, au détour de la première rue, il rencontra deux amants du voisinage qui sortaient également pour jouir de la campagne, et qui, tout en regardant le ciel, se souriaient l'un à l'autre avec bonheur. Cette vue navra Joseph. Il n'avait personne, lui, à qui il pût dire que le printemps était beau, et que la promenade, en avril, était délicieuse. Vainement il essaya de secouer cette idée, et de continuer quelque temps sa marche: le charme avait disparu; il revint à la hâte sur ses pas, et se renferma tout le jour.
«Les seules distractions de Joseph, à cette époque, étaient quelques promenades, à la nuit tombante, sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait. Ces longs murs noirs, ennuyeux à l'oeil, ceinture sinistre du vaste cimetière qu'on appelle une grande ville; ces haies mal closes laissant voir, par des trouées, l'ignoble verdure des jardins potagers; ces tristes allées monotones, ces ormes gris de poussière, et, au-dessous, quelque vieille accroupie avec des enfants au bord d'un fossé; quelque invalide attardé regagnant d'un pied chancelant la caserne; parfois, de l'autre côté du chemin, les éclats joyeux d'une noce d'artisans, cela suffisait, durant la semaine, aux consolations chétives de notre ami; depuis, il nous a peint lui-même ses soirées du dimanche dans la pièce des _Rayons jaunes_. Sur ce boulevard, pendant des heures entières, il cheminait à pas lents, _voûté comme un aïeul_, perdu en de vagues souvenirs, et s'affaissant de plus en plus dans le sentiment indéfinissable de son existence manquée. Si quelque méditation suivie l'occupait, c'était d'ordinaire un problème bien abstrus d'idéologie condillacienne; car, privé de livres qu'il ne pouvait acheter, sevré du commerce des hommes, d'où il ne rapportait que trouble et regret, Joseph avait cherché un refuge dans cette science des esprits taciturnes et pensifs. Son intelligence avide, faute d'aliment extérieur, s'attaquait à elle-même, et vivait de sa propre substance comme le malheureux affamé qui se dévore.
«Cependant, au milieu de ces tourments intérieurs, Joseph poursuivait avec constance les études relatives à sa profession. Quelques hommes influents le remarquèrent enfin, et parlèrent de le protéger. On lui conseilla trois ou quatre années de service pratique dans l'un des hôpitaux de la capitale, après quoi on répondait de son avenir. Joseph crut alors toucher à une condition meilleure: c'était l'instant critique; il rassembla les forces de sa raison et se résigna aux dernières épreuves. S'il parvenait à les surmonter, et si, au sortir de là, comme on le lui faisait entendre, un patronage honorable et bienveillant l'introduisait dans le monde, sa destinée était sauve désormais; des habitudes nouvelles commençaient pour lui et l'enchaînaient dans un cercle que son imagination était impuissante à franchir; une vie toute de devoir et d'activité, en le saisissant à chaque point du temps, en l'étreignant de mille liens à la fois, étouffait en son âme jusqu'aux velléités de rêveries oisives; l'âge arrivait d'ailleurs pour l'en guérir, et peut-être un jour, parvenu à une vieillesse pleine d'honneur, entouré d'une postérité nombreuse et de la considération universelle, peut-être il se serait rappelé avec charme ces mêmes années si sombres; et, les renvoyant dans sa mémoire à travers un nuage d'oubli, les retrouvant humbles, obscures et vides d'événements, il en aurait parlé à sa jeune famille attentive, comme des années les plus heureuses de sa vie. Mais la fatalité, qui poursuivait Joseph, tournait tout à mal. À peine eut-il accepté la charge d'une fonction subalterne, et se fut-il placé, à l'égard de ses protecteurs, dans une position dépendante qu'il ne tarda pas à pénétrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux; son caractère noble se révolta à cette dernière idée. Pourtant des raisons de convenance l'empêchaient de rompre à l'instant même et de se dégager brusquement de la fausse route où il s'était avancé. Il jugea donc à propos de temporiser trois ou quatre mois, souffrant en silence et se ménageant une occasion de retraite.
«Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. Le désappointement moral, la fatigue de dissimuler, des fonctions pénibles et rebutantes, la disette de livres, un isolement absolu, et, pourquoi ne pas l'avouer? une vie misérable, un galetas au cinquième et l'hiver, tout se réunissait cette fois contre notre pauvre ami, qui, par caractère encore, n'était que trop disposé à s'exagérer sa situation. C'est lui-même, au reste, qu'il faut entendre gémir. Le morceau suivant, que nous tirons de son journal, est d'un ton déchirant. Quand son imagination malade se serait un peu grossi les traits du tableau, faudrait-il moins compatir à tant de souffrances?
«Ce vendredi 14 mars 1820, dix heures et demie du matin.
«Si l'on vous disait: Il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce qu'on appelle du talent, avec la facilité pour le produire et le réaliser; il a l'amour de l'étude, le goût des choses honnêtes et utiles, point de vices, et, au besoin, il se sent capable de déployer de fortes vertus. Ce jeune homme est sans ambition, sans préjugés. Quoique d'un caractère inflexible et d'airain, il est, si on ne l'atteint pas au fond, doux, tolérant, facile à vivre, surtout inoffensif; ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer, ou du moins s'intéresser à lui; tout ce qu'ils lui peuvent reprocher, c'est d'être excessivement timide, peu parleur et triste. Il entre aisément dans les idées de tout le monde, et pourtant il a des idées à lui, auxquelles il tient, et avec raison. Ce jeune homme a toujours, depuis qu'il se connaît, reçu des éloges et des espérances: enfant, il a grandi au milieu d'encouragements flatteurs et de succès mérités; depuis, il n'a jamais dérogé à sa conduite première, et il est resté irréprochable. Sa pureté est même austère par moments, quoique pleine d'indulgence envers autrui. Ce jeune homme a gardé son coeur, et il a près de vingt ans, et ce coeur est sensible, aimant; c'est le coeur d'un poëte. Il respecte les femmes; il les adore quand elles lui paraissent estimables; il ne demande au ciel qu'une jeune et fidèle amie, avec laquelle il s'unisse saintement jusqu'au tombeau. Ce jeune homme a de modestes besoins; le froid, la fatigue, la faim même, l'ont déjà éprouvé, et le plus étroit bien-être lui suffit. Il méprise l'opinion ou plutôt la néglige, et sait surtout que le bonheur vient du dedans. Il a une mère tendre enfin. Que lui manque-t-il? Et si l'on ajoutait: Ce jeune homme est le plus malheureux des êtres. Depuis bien des jours, il se demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas. Il est pauvre, et jusqu'aux livres de son étude, il s'en passe, faute de quoi. Il est lancé dans une carrière qui l'éloigne du but de ses voeux; dans cette carrière même, il s'égare plutôt qu'il n'avance, dénué qu'il est de ressources et de soutien. Sa mère pour lui s'épuise, et ne peut faire davantage. Lui travaille, mais travaille à peu de lucre, à peu de profit intellectuel, à nul agrément. Ses forces portent à vide; la matière leur manque; elles se consument et le rongent. Les encouragements superficiels du dehors le replongent dans l'idée de sa fausse situation, et le navrent. La vue de jeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire, non pas de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu'il ne peut se faire une place, il est en pleurs le lendemain; et s'il se résigne, car il le faut bien, c'est la douleur dans l'âme et en baissant la tête. Qu'on ne lui parle pas de protecteurs, ils se ressemblent tous, plus ou moins: ils ne donnent que pour qu'on leur rende, ou, s'ils donnent gratuitement, c'est qu'il ne leur en coûte nulle peine; leur indifférence n'irait pas jusque-là. Sa fierté à lui, honorable et vertueuse, s'accommoderait mal de ces transactions coupables ou de ses méprisantes légèretés. Oh! qui ne le plaindrait, ce jeune et malheureux coeur, si on y lisait ce qu'il souffre! qui ne plaindrait cet homme de vingt ans (car on est homme à vingt ans quand on est resté pur), en le voyant, sous la tuile, mendier dans l'étude une vaine et chétive distraction; non pas dans une étude profonde, suivie, attachante, mais dans une étude rompue, par haillons et par miettes, comme la lui fait le denier de la pauvreté? Qui ne le plaindrait de cette cruelle impuissance où il est d'atteindre à sa destinée? et quel être heureux, s'il n'avait souffert lui-même, ne sourirait de pitié à ces petites joies que l'infortuné se fait en consolation d'une journée d'ennui et de marasme; joies niaises à qui n'a point passé par là, et que dédaignerait même un enfant: _prendre dans la rue le côté du soleil; s'arrêter à quatre heures sur le pont du canal, et, durant quelques minutes, regarder couler l'eau, etc., etc._ Quant à ce besoin d'aimer qu'on éprouve à vingt ans... mais moi, qui écris ceci, je me sens défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... _Miserere!_»
«On voit, par quelques mots de cette méditation, que la vieille colère de Joseph contre la poésie s'était déjà beaucoup apaisée; il s'y glorifie d'avoir un _coeur de poëte_; et en effet, durant ses heures d'agonie, la Muse était revenue le visiter. Un soir qu'il avait par hasard entendu un opéra à Feydeau, et qu'il s'en retournait lentement vers son réduit à la clarté d'une belle lune de mars, la fraîcheur de l'air, la sérénité du ciel, la teinte frémissante des objets, et les derniers échos d'harmonie qui vibraient à son oreille, agirent ensemble sur son âme, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Ce fut pour lui comme un rayon de lumière saisi au passage à travers des barreaux. Dans ses longs tête-à-tête avec lui-même, sa morgue philosophique était bien tombée. Il avait compris que tout ce qui est humain a droit au respect de l'homme, et que tout ce qui console est bon au malheureux. Il avait relu avec candeur et simplicité ces mélodieuses lamentations poétiques dont il avait autrefois persiflé l'accent. L'idée de s'associer aux êtres élus qui chantent ici-bas leurs peines, et de gémir harmonieusement à leur exemple, lui sourit au fond de sa misère et le releva un peu. L'art, sans doute, n'entrait pour rien dans ses premiers essais. Joseph ne voulait que se dire fidèlement ses souffrances, et se les dire en vers. Mais il y a dans la poésie même la plus humble, pourvu qu'elle soit vraie, quelque chose de si décevant, qu'il fut, par degrés, entraîné beaucoup plus loin qu'il n'avait cru d'abord. Pour le moment, son importante affaire était de recouvrer sa liberté. Après quatre mois de silence, il n'hésita plus; un mot la lui rendit. Cela fait, incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s'enveloppant de sa pauvreté comme d'un manteau, il ne pensa qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.
«Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s'y confina plus étroitement que jamais, n'en sortant qu'à la nuit close. Là commença de propos délibéré, et se poursuivit sans relâche, son lent et profond suicide; rien que des défaillances et des frénésies, d'où s'échappaient de temps à autre des cris ou des soupirs; plus d'études suivies et sérieuses; parfois, seulement, de ces lectures vives et courtes qui fondent l'âme ou la brûlent; tous les romans de la famille de _Werther_ et de _Delphine_; _le Peintre de Saltzbourg_, _Adolphe_, _René_, _Édouard_, _Adèle_, _Thérèse_, _Aubert_ et _Valérie_; Sénancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cowper, etc.
«En nous efforçant d'arracher cette humble mémoire à l'oubli, continue-t-il, et en risquant aujourd'hui, au milieu d'un monde peu rêveur, ces poésies mystérieuses que Joseph a confiées à notre amitié, nous avons dû faire un choix sévère, tel sans doute qu'il l'eût fait lui-même s'il les avait mises au jour de son vivant. Parmi les premières pièces qu'il composa, et dans lesquelles se trahit une grande inexpérience, nous ne prenons qu'un seul fragment, et nous l'insérons ici parce qu'il nous donne occasion de noter un fait de plus dans l'histoire de cette âme souffrante. Après avoir essayé de retracer l'enivrement d'un coeur de poëte à l'entrée de la vie, Joseph continue en ces mots:
Songe charmant, douce espérance! Ainsi je rêvais à quinze ans; Aux derniers reflets de l'enfance, À l'aube de l'adolescence, Se peignaient mes jours séduisants.
Mais la gloire n'est pas venue; Mon amante auprès d'un époux De moi ne s'est plus souvenue, Et de ma folie inconnue Ma mère se plaint à genoux.
Moi, malheureux, je rêve encore, Et, poëte désenchanté, À l'autel du Dieu que j'adore, Sous la cendre je me dévore, Foyer que la flamme a quitté.
Avez-vous vu, durant l'orage, L'arbre par la foudre allumé? Longtemps il fume; en long nuage Sa verte séve se dégage Du tronc lentement consumé.
Oh! qui lui rendra son jeune âge? Qui lui rendra ses jets puissants, Les nids bruyants de son feuillage, Les rendez-vous sous son ombrage, Ses rameaux, la nuit gémissants?
Qui rendra ma fraîche pensée À son rêver délicieux? Quel prisme à ma vue effacée Repeindra la couleur passée Où nageaient la terre et les cieux?
Était-ce une blanche atmosphère, Le brouillard doré du matin, Ou du soir la rougeur légère, Ou cette pâleur de bergère Dont Phoebé nuance son teint?
Était-ce la couleur de l'onde Quand son cristal profond et pur Réfléchit le dôme du monde? Ou l'oeil bleu de la beauté blonde Luisait-il d'un si tendre azur?
Mais bleue encore est la prunelle; Mais l'onde encore est un miroir; Phoebé luit toujours aussi belle; Chaque matin l'aube est nouvelle, Et le ciel rougit chaque soir.
Et moi, mon regard est sans vie; Dans l'univers décoloré Je traîne l'inutile envie D'y revoir la lueur ravie Qui d'abord l'avait éclairé.
Je soulève en vain la paupière: Sans l'oeil de l'âme, que voit-on? Ô ciel! ôte-moi ta lumière, Mais rends-moi ma flamme première; Aveugle-moi comme Milton!
· · ·
Enfant, je suis Milton! relève ton courage; N'use point ta jeunesse à sécher dans le deuil; Il est pour les humains un plus noble partage Avant de descendre au cercueil!
Abandonne la plainte à la vierge abusée, Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir, Dans de vagues élans se complaît, amusée Au récit de son déplaisir.
Brise, brise, il est temps, la quenouille d'Alcide; Achille, loin de toi cette robe aux longs plis! Renaud, ne livre plus aux guirlandes d'Armide Tes bras trop longtemps amollis.
Tu rêves, je le sais, le laurier des poëtes; Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvé En ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes, Des partis le glaive levé?
Et moi, rêvais-je alors qu'Albion en colère, Pareille à l'Océan qui s'irrite et bondit, Loin d'elle rejetait la race impopulaire Du tyran qu'elle avait maudit?
Il fallut oublier les mystiques tendresses, Et les sonnets d'amour dits à l'écho des bois; Il fallut, m'arrachant à mes douces tristesses, Corps à corps combattre les rois.
Éden, suave Éden, berceau des frais mystères, Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux, Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frères Avec leur sang montait aux cieux?
Je croyais voir alors l'Ange à la torche sainte: Terrible, il me chassait du divin paradis, Et, debout à la porte, il en gardait l'enceinte, Ainsi qu'il la garda jadis.
Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme; Sion, quel chaste amour en moi fut allumé! Dans tes embrassements je répandis mon âme, De Sion enfant bien-aimé.
Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde; Il vient la consoler par ces terribles sons; Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde! Silence aux profanes chansons!
Non, la lyre n'est pas un jouet dans l'orage; Le poëte n'est pas un enfant innocent, Qui bégaye un refrain et sourit au carnage Dans les bras de sa mère en sang.
Avant qu'à ses regards la patrie immolée Dans la poussière tombe, elle l'a pour soutien: Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée; Car le poëte est citoyen.
--Ainsi parlait Milton; et ma voix plus sévère, Par degrés élevant son accent jusqu'au sien, Après lui murmurait: «Oui, la France est ma mère, Et le poëte est citoyen.»
«Tout ce discours de Milton révèle assez quelle fièvre patriotique fermentait au coeur de Joseph, et combien les souffrances du pays ajoutèrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en danger. C'était le seul sentiment assez fort pour l'arracher aux peines individuelles, et il en a consacré, dans quelques pièces, l'expression amère et généreuse. Plus d'un motif nous empêche, comme bien l'on pense, d'être indiscret sur ce point. À une époque d'ailleurs où les haines s'apaisent, où les partis se fondent, et où toutes les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien, les réminiscences de colère et d'aigreur seraient funestes et coupables, si elles n'étaient avant tout insignifiantes. Joseph le sentait mieux que personne. Il vécut assez pour entrevoir l'aurore de jours meilleurs, et pour espérer en l'avenir politique de la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d'oeil mélancolique jeté sur l'humanité, sa mémoire le reportait alors aux orages des derniers temps! En nous parlant de cette Révolution dont il adorait les principes et dont il admirait les hommes, combien de fois il lui arrivait de s'écrier avec lord Ormond dans _Cromwell_:
Triste et commun effet des troubles domestiques! À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques? Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!
Et qu'il enviait au divin poëte d'avoir pu dire, parlant à sa lyre tant chérie:
Des partis l'haleine glacée Ne t'inspira point tour à tour: Aussi chaste que la pensée, Nul souffle ne t'a caressée, Excepté celui de l'amour!
«Par ses goûts, ses études et ses amitiés, surtout à la fin, Joseph appartenait d'esprit et de coeur à cette jeune école de poésie qu'André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l'échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Émile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit jamais essayé qu'en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a peut-être le droit d'être compté à la suite, loin, bien loin de ces noms célèbres. S'il a été sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture; s'il a exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop dédaignés; s'il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique; si enfin il a constamment obéi à une inspiration naïve et s'est toujours écouté lui-même avant de chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l'horizon un peu borné de certains tableaux; du moins son passage ici-bas dans l'obscurité et dans les pleurs n'aura pas été tout à fait perdu pour l'art: lui aussi, il aura eu sa part à la grande oeuvre, lui aussi il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple; et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, on relira quelquefois son nom.
«Paris, février 1829.»