IX.
Comme de juste, les premiers vers de Joseph Delorme ou de vous étaient amoureux. L'amour est l'aurore de la nature. Qui n'aime pas ne voit rien. Jusqu'à ce que ce soleil du coeur se lève, tout est ténèbre et par conséquent tout est froid. Les plus grands poëtes sont ceux qui ont le plus aimé de l'amour de l'âme. Voici comment vous aimiez, c'est-à-dire comment vous chantiez votre premier air: c'était chaste, par conséquent amoureux, car là, la chasteté n'est que le respect de ce qu'on aime.
PREMIER AMOUR.
Printemps, que me veux-tu? Pourquoi ce doux sourire, Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants? Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire, Et du soleil d'avril ces rayons caressants?
Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse; De biens évanouis tu parles à mon coeur; Et d'un bonheur prochain ta riante promesse M'apporte un long regret de mon premier bonheur.
Un seul être pour moi remplissait la nature; En ses yeux je puisais la vie et l'avenir; Au musical accent de sa voix calme et pure, Vers un plus frais matin je croyais rajeunir.
Oh! combien je l'aimais! et c'était en silence! De son front virginal arrosé de pudeur, De sa bouche où nageait tant d'heureuse indolence, Mon souffle aurait terni l'éclatante candeur.
Par instants j'espérais. Bonne autant qu'ingénue, Elle me consolait du sort trop inhumain; Je l'avais vue un jour rougir à ma venue, Et sa main par hasard avait touché ma main.
Que de fois, étalant une robe nouvelle, Naïve, elle appela mon regard enivré, Et sembla s'applaudir de l'espoir d'être belle, Préférant le ruban que j'avais préféré!
Ou bien, si d'un pinceau la légère finesse Sur l'ovale d'ivoire avait peint ses attraits, Le velours de sa joue, et sa fleur de jeunesse, Et ses grands sourcils noirs couronnant tous ses traits:
Ah! qu'elle aimait encor, sur le portrait fidèle Que ses doigts blancs et longs me tenaient approché, Interroger mon goût, le front vers moi penché, Et m'entendre à loisir parler d'elle près d'elle!
Un soir, je lui trouvai de moins vives couleurs: Assise, elle rêvait: sa paupière abaissée Sous ses plis transparents dérobait quelques pleurs; Son souris trahissait une triste pensée.
Bientôt elle chanta; c'était un chant d'adieux. Oh! comme, en soupirant la plaintive romance, Sa voix se fondait toute en pleurs mélodieux, Qui, tombés en mon coeur, éteignaient l'espérance!
Le lendemain un autre avait reçu sa foi. Par le voeu de ta mère à l'autel emmenée, Fille tendre et pieuse, épouse résignée, Sois heureuse par lui, sois heureuse sans moi!
Mais que je puisse au moins me rappeler tes charmes; Que de ton souvenir l'éclat mystérieux Descende quelquefois au milieu de mes larmes, Comme un rayon de lune, un bel Ange des cieux!
Qu'en silence adorant ta mémoire si chère, Je l'invoque en mes jours de faiblesse et d'ennui; Tel en sa soeur aînée un frère cherche appui, Tel un fils orphelin appelle encor sa mère.
Puis vient une série de pièces en vers où respire un souffle à la fois antique et moderne. Quelque chose de Virgile et d'André Chénier.
Mais une pièce étrange, et cependant au fond très-originale, très-belle et très-triste, intitulée les _Rayons jaunes_, attira sur ce remarquable volume les regards et les moqueries des critiques du temps. Je n'étais pas critique alors, je n'étais que sensible. Je me souviens que les _Rayons jaunes_, cette nuance non encore caractérisée du soir dans nos villes ou dans nos étages élevés de nos chambres à la campagne, me frappa comme une nouveauté des yeux, du coeur, de l'expression, et m'arracha des larmes. Je me dis: Voilà un jeune homme qui s'attache trop à un détail, mais le détail est pittoresque, et son expression restera dans le dictionnaire de nos tristesses. J'ai mille fois senti ces rayons jaunes. Je n'aurais pas osé les décrire, ce jeune homme est plus poëte que moi! du premier coup il déchire le voile des fausses convenances, et pénètre dans la nature vraie comme un conquérant dans son domaine.
LES RAYONS JAUNES.
Lurida præterea fiunt quæcumque...
LUCRÈCE, liv. IV.
Les dimanches d'été, le soir, vers les six heures, Quand le peuple empressé déserte ses demeures Et va s'ébattre aux champs, Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre, Je regarde d'en haut passer et disparaître Joyeux bourgeois, marchands,
Ouvriers en habits de fête, au coeur plein d'aise; Un livre est entr'ouvert, près de moi, sur ma chaise: Je lis ou fais semblant; Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine, Teignent mon rideau blanc.
J'aime à les voir percer vitres et jalousies; Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie Un flot d'atomes d'or; Puis, m'arrivant dans l'âme à travers la prunelle, Ils redorent aussi mille pensers en elle, Mille atomes encor.
Ce sont des jours confus dont reparaît la trame, Des souvenirs d'enfance, aussi doux à notre âme Qu'un rêve d'avenir: C'était à pareille heure (oh! je me le rappelle) Qu'après vêpres, enfants, au choeur de la chapelle, On nous faisait venir.
La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges Jaunissait leur blancheur; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni, comme un épi qui penche Sous la faux du faucheur.
Oh! qui dans une église, à genoux sur la pierre, N'a bien souvent, le soir, déposé sa prière, Comme un grain pur de sel? Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire? Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire Dans un jaune missel?
Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue, Cette humble foi du coeur, qu'un Ange a suspendue En palme à nos berceaux; Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence Au bord des saints ruisseaux?
Peut-elle refleurir lorsqu'a soufflé l'orage, Et qu'en nos coeurs l'orgueil debout a, dans sa rage, Mis le pied sur l'autel? On est bien faible alors, quand le malheur arrive, Et la mort... faut-il donc que l'idée en survive Au voeu d'être immortel!
J'ai vu mourir, hélas! ma bonne vieille tante, L'an dernier; sur son lit, sans voix et haletante, Elle resta trois jours, Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve; J'étais près d'elle encor quand sur sa tête chauve Le linceul fit trois tours.
Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune; J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient jaune, Des prêtres priaient bas; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière; Mon oeil était sans larme et ma voix sans prière, Car je ne croyais pas.
Elle m'aimait pourtant...; et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra; bientôt moi-même Dans le jaune linceul Je l'ensevelirai; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme; Alors je serai seul;
Seul, sans mère, sans soeur, sans frère et sans épouse; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse S'unirait à ma main?... Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre S'éteignent en chemin...
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée Au jeune époux absent; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse, Ne tiendront suspendus sur moi, durant la messe, Le poêle jaunissant.
Non, jamais, quand la mort m'étendra sur ma couche, Mon front ne sentira le baiser d'une bouche, Ni mon oeil obscurci N'entreverra l'adieu d'une lèvre mi-close! Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose, Ni le jaune souci!
--Ainsi va ma pensée, et la nuit est venue; Je descends, et bientôt dans la foule inconnue J'ai noyé mon chagrin: Plus d'un bras me coudoie; on entre à la guinguette, On sort du cabaret; l'invalide en goguette Chevrote un gai refrain.
Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d'ivrogne, Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne, Et publiques faveurs; Je rentre: sur ma route on se presse, on se rue; Toute la nuit j'entends se traîner dans ma rue Et hurler les buveurs.