‹ Cours familier de Littérature - Volume 17Chapitre 79 sur 93 · III.

III.

Or M. de Mareste aimait Beyle, je ne comprenais pas pourquoi; car je l'avais de confiance, moi, en antipathie, pour avoir entendu dire qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il s'en vantait, et qu'il était cynique. Le cynisme, à mes yeux, était alors et est encore l'impiété de la nature envers Dieu et envers soi-même, la raillerie grossière de ce qu'il y a de plus respectable et de plus saint dans la création: la beauté et la douleur.--Un coup de sifflet à la Divinité partout où elle se montre!--Et contre nous-même! car, si nous ne nous respectons pas, comment voulez-vous que le sort nous respecte?...........

Mareste cependant avait consenti à donner à Beyle une lettre d'introduction pour moi; il vint. Il ne chercha pas à adoucir sa doctrine. Dès le premier entretien il me dit:

«On vous a sans doute dit des horreurs de moi; que j'étais un athée, que je me moquais des quatre lettres de l'alphabet qui nomment ce qu'on appelle _Dieu_, et des hommes, ces mauvais miroirs de leur _Dieu_. Je ne cherche point à vous tromper, c'est vrai! J'ai bien examiné la vie, et la nature, cette source intermittente de la vie, et la mort muette qui ne dit rien, et l'innombrable série des fables par lesquelles des hommes aussi ignorants que vous et moi ont cherché à interpréter ce silence! Je ne dis pas que Dieu existe, je ne dis pas qu'il n'existe pas, je dis seulement que je n'en sais rien, que cette idée me paraît avoir fait aux hommes autant de mal que de bien, et qu'en attendant que _Dieu_ se révèle, je crois que son premier ministre, le hasard, gouverne aussi bien ce triste monde que lui. Je crois seulement que je ne crois à rien; je me trompe cependant, je crois à ce qu'on appelle _conscience_, soit instinct, soit mauvaise habitude d'idées, soit effet de préjugés et de respect humain. Je sens que je suis honnête homme, et qu'il me serait impossible de ne pas l'être, non pour plaire à un _Être suprême_ qui n'existe pas, mais pour me plaire à moi-même, qui ai besoin de vivre en paix avec mes préjugés et mes habitudes, et pour donner un but à ma vie et un aliment à mes pensées. J'ai jeté loin derrière moi le sac théologique de ce que vous appelez, vous autres, les pieuses croyances. Je vous envie, car de consolantes illusions sont des vérités très-douces pour ceux qui y croient; mais moi, non, je ne crois à rien, et je me livre seulement à mon goût pour les beaux-arts et pour la littérature. Je crois que Raphaël dessine bien, et que Titien est un admirable coloriste, que Voltaire écrit comme pense un homme d'esprit, et que _Byron_ chante comme l'humanité pleure, surtout dans _Don Juan_!

«Et me voilà! dit-il en souriant, avec un air de bonne foi communicatif. Mareste, notre ami, m'a dit que vous aviez mille fois plus d'esprit qu'il n'y en a dans vos livres, que vous en prendriez encore beaucoup plus en vieillissant, et que vous étiez très-bon à connaître pour moi, parce que vos sentiments étaient excellents, vos idées sincères, et que vous compreniez tout le monde, même moi, si je vous plaisais!... Je viens vous plaire.--Causons!»