‹ Cours familier de Littérature - Volume 19Chapitre 104 sur 122 · IX

IX

Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations, martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés, morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir, invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là; Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité! Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas; et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés de Dieu.

Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.