XVI
UNE FORÊT VIERGE.
L'immense forêt qui relie, dans la zone torride de l'Amérique du Sud, le bassin de l'Orénoque à celui de l'Amazone est assurément une des merveilles du monde. M. de Humboldt décerne à cette région le nom de _forêt vierge_ dans la plus précise acception du terme. «S'il faut, dit-il dans ses _Tableaux de la nature_, regarder comme forêt vierge toute vaste étendue de bois sauvages où l'homme n'a jamais porté la hache, c'est là un phénomène commun à une foule de localités dans les zones tempérées et froides; mais si le caractère distinctif d'une forêt vierge consiste à être impénétrable, ce caractère n'existe que dans les régions tropicales.»
Telle est la définition du grand voyageur naturaliste, qui fait autorité dans la matière, celui qui, de tous les anciens explorateurs, Bonpland, Martius, Poppig et les Schombourg, c'est-à-dire avant MM. Wallace et Bates, a le plus longtemps vécu dans les forêts vierges de l'intérieur d'un continent. Nous préférons conserver au terme le sens simple et usuel d'une forêt que l'industrie de l'homme n'a point aménagée. Disons même, à propos de l'explication assez arbitraire de Humboldt, que l'impénétrabilité en question ne tient point, comme on a le tort de le supposer trop souvent en Europe, à la présence d'un fouillis inextricable de lianes grimpantes et de plantes rampantes. C'est la moindre partie du menu bois. Le grand obstacle provient des halliers, qui remplissent tous les intervalles d'un arbre à l'autre dans une zone où toutes les formes végétales ont une tendance à devenir arborescentes.
Dans ces forêts primitives l'homme disparaît. «On s'accoutume presque, dit ailleurs Humboldt, dans toute une partie de l'intérieur du nouveau continent, à considérer l'homme comme ne faisant point une partie essentielle de l'ordre de la création. La terre est encombrée de plantes dont rien n'arrête le développement. Une immense couche de pur humus manifeste l'action continue des forces organiques. Les crocodiles et les boas sont maîtres du fleuve; le jaguar, le pécari, l'anta et les singes à queue prenante parcourent la forêt sans crainte et sans danger: c'est leur domaine, leur patrimoine.» En un mot, ce que la géologie nous enseigne, que la terre, à l'époque où les fougères arborescentes croissaient dans nos climats tempérés, où le règne animal se réduisait à une classe d'amphibies monstrueux, où prédominait sans doute une atmosphère chaude et humide, saturée d'acide carbonique, n'était point encore prête à recevoir l'homme, cela est vrai aujourd'hui, dans une certaine mesure, des vastes forêts primitives de l'Amérique tropicale. Elles ne sont encore habitables que pour le précurseur de l'homme, pour le singe, à part quelques défrichements.
«Ce spectacle d'une nature animée où l'homme ne paraît point, continue Humboldt, a quelque chose d'étrange et de triste. Nous avons peine à nous réconcilier avec son absence sur l'Océan et au milieu des sables de l'Afrique; mais ces dernières scènes, où rien ne rappelle à notre esprit nos champs, nos bois et nos rivières, nous laissent moins étonnés de l'immensité des solitudes que nous traversons. Ici, c'est dans une contrée fertile, parée d'une éternelle verdure, que nous cherchons en vain une trace du pouvoir de l'homme; il semble que nous soyons transportés dans un monde différent de celui où nous avons vu le jour. L'impression est d'autant plus vive qu'elle est plus prolongée. Un soldat qui avait passé sa vie entière dans les missions de l'Orénoque supérieur, campait avec nous sur les bords du fleuve. C'était un homme intelligent qui, durant le cours d'une nuit calme et sereine, m'accabla de questions sur la grandeur des astres, sur les habitants de la lune, sur mille sujets à propos desquels mon ignorance égalait la sienne. Comme mes réponses étaient impuissantes à satisfaire sa curiosité, il me dit d'un ton convaincu: «Quant aux hommes, je suis persuadé qu'il n'y en a pas plus là-haut que vous n'en trouveriez si vous alliez par terre de Javita à Cassiquaire. Je m'imagine voir dans les étoiles, comme ici, une plaine couverte de gazon et une forêt traversée par un fleuve.» Ces simples paroles sont éloquentes et peignent l'impression que cause l'aspect monotone de ces régions solitaires.»
Il y a plus, et la philosophie de Humboldt ne donne point le dernier mot de l'énigme. L'homme est profondément humilié de sentir que l'antique forêt n'est point encore propre à lui servir de demeure. Voilà pourquoi elle lui inspire une aversion dont triomphent seuls l'esprit d'aventure et la nécessité. Il comprend qu'elle reste jusqu'à présent l'héritage exclusif de l'homme des arbres,--le singe.