XVII
Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point de la civilisation proprement dite.
Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai là-dedans:
«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_, autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»