III.
Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour recouvrir ses os!--_Ne ossa quidem habebis!_
Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements, une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!