IV.
Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands, d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers d'anarchie, qui submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.
Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un _jubilé_ américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer. Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch, celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.
Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le souffrait. N'eurent-ils pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos côtes, vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez _piraté_ à nos dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous l'empire? On croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance tout anglaise, à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda par pitié, et moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain. Combien ne m'en suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû leur jeter des boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils appuyaient alors leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec laquelle nous voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle fut dupe. La Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes soutenir des républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que nous ne faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les opinions.