‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 47 sur 77 · IX.

IX.

En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.

«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter, descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise, vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes. Deux semaines après, six oeufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.

«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de leur bec sur l'écorce des arbres.»

«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton oeuvre éternelle, ton oeuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»

Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.

LAMARTINE.

CXIXe ENTRETIEN.

CONVERSATIONS DE GOETHE

PAR ECKERMANN.

(PREMIÈRE PARTIE.)