I.
Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas d'un coup d'oeil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel écho échappé de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur pensée par une de leurs oeuvres posthumes ou par les confidences rétrospectives d'un de leurs familiers. Le temps les effeuille comme leurs actes et leurs ouvrages à chaque période de leur existence, à chaque année de leur vie. Leurs opinions, modifiées par les circonstances, changent selon qu'ils ont acquis plus ou moins d'expérience par leur contact avec le temps. Qui pourrait dire si Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme Napoléon à Marengo ou même comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait dire si lord Byron, mort à trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix ans ce qu'il avait écrit à vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait affirmer que Schiller, écrivant le drame des _Brigands_ à vingt-deux ans, ce drame corrupteur de la moralité publique, l'aurait encore écrit, de sa plume refroidie, à l'âge fait où il écrivait ses belles oeuvres savantes et morales, à son âge mûr? Qui pourrait dire enfin si Goethe, l'homme essentiellement et véritablement progressif, qui doutait de tout, même de Dieu et de l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à quatre-vingt-deux ans le portrait de _Faust_, le héros du scepticisme? Non, les jugements du premier coup sont des impressions et non des jugements; autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion, l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence, aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.