‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 53 sur 77 · VI.

VI.

Goethe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement populaire de _Werther_, comme Schiller avait écrit les _Brigands_: deux oeuvres inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, où la force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, et le héros mélancolique de Goethe au suicide. _Werther_, comme un jet de flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à son apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'années, un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant extravasé sur la terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua. _Werther_ resta et restera le charbon de feu des livres. Goethe étudia de sang-froid les résultats terribles de l'incendie qu'il avait allumé; chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour lui un triomphe. _Faust_, son oeuvre principale en vers, était avant lui une légende moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son succès fut à la fois philosophique et populaire. Méphistophélès, portrait de Goethe au fond, fut l'indifférence railleuse entre le bien et le mal, l'éternel blasphème de l'humanité, représentée par la jeune et infortunée Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par cette doctrine plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de _Jacopo Ortis_, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le crime de ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans _Don Juan_; après cela Goethe réfléchit et changea peu à peu de route. Il vit ou il crut voir que ses élans passionnés dans _Werther_, que ses aspirations désordonnées dans _Faust_, poussaient l'humanité hors de sa sphère en faisant rêver aux peuples des destinées supérieures à ce qu'ils peuvent atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible était l'honnête. Il prit pour devise la modération, et ne goûta plus que la vérité pratique. Il écrivit des ballades allemandes très-romantiques, mais qui, à nous, nous paraissent trop féeriques ou trop puériles; puis des études remarquables sur la botanique, puis des _Essais sur les couleurs_ où il crut détrôner Newton, puis le roman de _Wilhelm Meister_, espèce de rêve d'un Juif errant de l'humanité, plein d'intentions souvent inintelligibles, et parsemé de réalités délicieuses telles que l'épisode de _Mignon_; puis un roman apocalyptique des _Affinités électives_, énigme dont le mot n'est pas encore trouvé.