‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 65 sur 77 · VI.

VI.

Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à _Byron_, pour lequel il avait un enthousiasme sans moralité et sans mesure. Voyez comment il lui immole le Tasse:

«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure ou par ses fleurs; l'oeil du botaniste y aperçoit du premier coup un nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour tout, et comme, dans mon _Goetz_, l'enfant, à force d'être savant, ne connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un homme qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à côté de son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature une tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si l'enfant attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment il a rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au même instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.

«--Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la science en qualité de très-bons manoeuvres.

«--Plût à Dieu, s'écria Goethe, que nous ne fussions tous rien de plus que de bons manoeuvres! C'est justement parce que nous voulons être davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»

«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant de lord Byron et de sa mort. Goethe a fait une magnifique analyse de ses écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé hautement ses mérites. Puis il a dit:

«Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du _Jugement dernier_, il a écrit l'oeuvre extrême qu'il pouvait écrire.»

«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et sur ses différences avec Byron. Goethe ne cacha pas la grande supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la puissance de production.

«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à travers les siècles, mais avec une seule ligne du _Don Juan_ on pourrait empoisonner toute la _Jérusalem délivrée_!»