‹ Cours familier de Littérature - Volume 20Chapitre 73 sur 77 · XIV.

XIV.

Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de Goethe se développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières scènes de sa vie.

«Mercredi, 26 septembre 1827.

«Ce matin Goethe m'avait invité à une promenade en voiture; nous devions aller à la pointe d'Hottelstedt[27], sur la hauteur occidentale de l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant la colline, nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion de faire diverses observations. Goethe remarqua dans les haies une troupe d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.

[Note 27: «C'est le point le plus élevé des environs de Weimar.»]

«Ô grand et cher Goethe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un enfant!...--Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson. L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi des clairières; elle a un chant très-tendre, qui rappelle le son de la flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point sur l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle ne va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.

«--Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un apprenti.

«--Je m'en suis occupé avec goût depuis mon enfance, et pour elles mes yeux et mes oreilles ont toujours été ouverts. Le bois de l'Ettersberg a peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et même, si on m'apporte un oiseau qui, ayant été mal soigné dans sa captivité, a perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la santé.

«--Cela montre certes une grande habileté; je vous conseille de persévérer sérieusement dans vos études; avec votre vocation marquée, vous arriverez à d'excellents résultats. Mais parlez-moi donc un peu de la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent après la mue dans les champs. La mue arrive-t-elle donc à une époque fixe, et tous les oiseaux muent-ils ensemble?

«--Chez la plupart des oiseaux la mue vient dès que la couvaison est terminée, c'est-à-dire dès que les petits de la dernière couvée peuvent se suffire à eux-mêmes. Mais alors il s'agit de savoir si, à partir de ce moment jusqu'à son départ, l'oiseau a le temps suffisant pour sa mue. S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage nouveau. S'il ne l'a pas, il part avec son plumage ancien et ne mue que dans le Midi, plus tard.--Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et ne partent pas à l'automne tous en même temps. La cause, c'est que chaque espèce supporte plus ou moins facilement le froid et l'intempérie. L'oiseau qui arrive de bonne heure chez nous s'en va tard, et l'oiseau qui arrive tard s'en va tôt. Même dans une seule famille, par exemple dans celle des fauvettes, il y a de grandes différences. La fauvette à claquets ou la petite meunière se fait entendre chez nous dès la fin de mars, quinze jours plus tard viennent la fauvette à tête noire, le moine; puis, environ une semaine après, le rossignol, et seulement à la fin d'avril ou au commencement de mai, la fauvette grise. Tous ces oiseaux avec leurs petits de la première couvée muent chez nous en août; aussi on prend ici, à la fin d'août, de jeunes moines qui ont déjà leur petite tête noire. Mais les enfants de la dernière couvée partent avec leur premier plumage et ne muent que plus tard, dans les contrées méridionales; aussi, au commencement de septembre, on peut ici prendre des moines mâles qui ont encore leur petite tête rouge comme leur mère.

«--La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous, ou d'autres viennent-ils encore après elle? demanda Goethe.

«--L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent que vers Pâques. Tous deux partent après leur couvaison achevée, vers le milieu d'août, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend près du poêle, ils dépérissent par manque d'air nourrissant; si on les met près de la fenêtre, ils dépérissent par suite du froid des longues nuits.

«--On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est accompagnée d'un affaiblissement du corps.

«--Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe très-heureusement en plein air sans la moindre fatigue, et qui réussit aussi très-bien à certains individus dans la chambre. J'ai eu des fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cessé de chanter, ce qui est signe d'une parfaite santé. Si un oiseau pendant la mue est maladif, c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il manque d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer, qu'on le mette à l'air frais, il muera très-bien. Un oiseau libre mue sans s'en apercevoir, tant sa mue se fait doucement.

«--Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se retirent dans les fourrées du bois?

«--Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours. La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau perde ensemble par exemple la quatrième, la cinquième et la sixième penne à chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien pour échapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au très-rapide et très-adroit hobereau; voilà pourquoi les fourrés leur sont utiles à ce moment.

«--Cela se conçoit. Est-ce que la mue marche également et comme symétriquement aux deux ailes?

«--Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait. Car si un oiseau perdait à l'aile gauche trois pennes sans les perdre aussi à l'aile droite en même temps, l'équilibre serait rompu et l'oiseau ne serait plus le maître de ses mouvements. Il serait comme un vaisseau qui a d'un côté les voiles trop lourdes et de l'autre côté les voiles trop légères.

«--Je vois que l'on peut pénétrer dans la nature du côté où l'on veut; on trouve toujours une preuve de sagesse!...»

«Nous étions arrivés sur le haut de la colline, nous longions la forêt de pins qui la couvre. Nous passâmes près d'un tas de pierres. Goethe fit arrêter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne trouverais pas quelques pétrifications. Je trouvai quelques coquilles et quelques ammonites brisées que je lui donnai en remontant en voiture. Nous reprîmes notre route.

«Toujours la vieille même histoire! dit-il; toujours le vieux sol marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et tous ces villages dispersés alentour, cela semble un prodige que de se dire: Il y a eu un temps où dans cette large vallée se jouait la baleine. Et cependant il en est ainsi, ou du moins c'est très-vraisemblable. La mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer qui a couvert ces hauteurs, ne pensait guère que nous y passerions un jour tous deux en voiture. Qui sait si dans des siècles la mouette ne volera pas de nouveau au-dessus de ces collines?...»

«Nous étions tout à fait en haut à l'extrémité de la pointe de l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous, à nos pieds, s'étalait la large vallée de l'Unstrut, semée de villes et de villages, éclairée par le riant soleil du matin.

«Là on sera bien! dit Goethe en faisant arrêter; voyons encore si un petit déjeuner dans ce bon air nous fera plaisir!»

«Frédéric disposa le déjeuner sur une petite éminence de gazon. Les lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le coup d'oeil dont on jouissait à cette place. Vers le sud et le sud-ouest, on découvrait toute la chaîne de montagnes de la forêt de Thuringe; à l'ouest, au-delà d'Erfurt, le château élevé de Gotha et la cime de l'Inselsberg; et vers le nord, à l'horizon, les montagnes bleuâtres du Harz. Je pensais aux vers:

«Large, élevé, sublime, le regard Se promène sur l'existence!... De montagne en montagne Flotte l'esprit éternel Qui pressent l'éternelle vie......

«Nous nous assîmes de façon à avoir devant nous, pendant notre déjeuner, la vue libre sur la moitié de la Thuringe.--Nous mangeâmes une couple de perdrix rôties, avec du pain blanc tendre, et nous bûmes une bouteille de très-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur elle-même et que Goethe emporte dans ces excursions, enfermée dans un étui de cuir jaune.

«Je suis venu très-souvent à cette place, dit-il, et ces dernières années, j'ai bien souvent pensé que pour la dernière fois je contemplais d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue à bien se maintenir, et j'espère que ce n'est pas aujourd'hui la dernière fois que nous nous donnons ensemble une bonne journée. Nous viendrons à l'avenir plus souvent ici. À rester dans la maison on se sent figer. Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a devant les yeux; on est comme on devrait être toujours.--Je domine dans ce moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et là-bas, dans le cher Erfurt, que de belles aventures! À Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis allé souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour ainsi dire plus.

«--Depuis que je suis à Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y soyez rendu.

«--C'est ainsi que vont les choses, dit Goethe en riant. Je ne suis pas là noté au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter. Lorsque la mère du duc régnant était encore dans toute sa jeunesse, j'allais là très-souvent. Un soir, j'étais seul avec elle, prenant le thé, lorsque les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le thé avec nous. C'étaient deux beaux enfants à cheveux blonds, de dix à douze ans. Hardi comme je pouvais l'être, je passai mes mains dans le chevelure de ces deux princes, en leur disant: «Eh bien, têtes à filasse, comment nous portons-nous?» Les gamins me regardèrent avec de grands yeux, tout étonnés de mon audace, et ils ne me l'ont depuis jamais pardonnée!--Je ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais cet acte est tout à fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de respect pour la condition pure de prince, quand elle n'est pas alliée à une nature solide et à la valeur personnelle. Je me sentais moi-même si bien dans mon être, et je me sentais moi-même si noble que, si l'on m'avait fait prince, je n'aurais trouvé là rien de bien étonnant.--Quand on m'a donné des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me sentirais élevé par elles. Entre nous, elles n'étaient pour moi rien, rien du tout! Nous autres patriciens de Francfort, nous nous sommes toujours tenus pour les égaux des nobles, et, quand je reçus le diplôme, j'eus dans les mains ce que depuis longtemps je possédais déjà en esprit.»

«Après avoir encore bu un bon coup dans la coupe dorée, nous nous rendîmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la montagne. Goethe me fit ouvrir toutes les pièces, et me montra la chambre, à l'angle du premier étage, que Schiller avait habitée quelque temps.

«Autrefois, me dit-il, nous avons passé ici plus d'une bonne journée. Nous étions tous jeunes, pétulants, et, l'été, c'étaient des comédies improvisées, l'hiver, des danses, des promenades en traîneaux aux torches, etc.--Je veux vous montrer le hêtre sur lequel, il y a cinquante ans, nous avons gravé nos noms. Comme tout a changé, comme tout a grandi!... Voilà l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique! On peut encore voir trace de nos noms, mais l'écorce s'est tellement resserrée et gonflée qu'on ne les découvre presque plus. Ce hêtre était alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sèche. Le soleil resplendissait gaiement tout alentour, et c'était là que, dans les beaux jours d'été, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est humide et désagréable. Les buissons se sont changés en arbres épais, et c'est à peine si on peut découvrir le magnifique hêtre de notre jeunesse!...»

«Nous retournâmes alors au château, et nous revînmes à Weimar.»