XV.
«On revint le soir à la conversation sur les _affinités électives_. Goethe dit:
«Je me rappelle un trait des commencements de mon séjour à Weimar. J'étais vite retombé amoureux. Après un long voyage, je venais de rentrer à Weimar, mais j'étais toujours retenu à la cour jusqu'à une heure avancée de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma bien-aimée; notre liaison ayant déjà attiré l'attention, j'évitais d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le quatrième ou cinquième soir, je ne peux plus résister, et, avant d'y avoir pensé, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends, à un bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me mets à errer dans les rues, qui alors n'étaient pas éclairées.--Plein de passion et de colère, je marchai à travers la ville pendant une heure environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aimée et souffrant d'un désir ardent de la voir. Enfin, j'étais sur le point de rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore une fois devant sa maison, je ne vois plus de lumière. Elle est sortie! pensai-je alors, mais par cette obscurité, dans cette nuit, où est-elle allée? où la rencontrer? Je me remets à parcourir les rues, et plusieurs fois il me semble la reconnaître dans les personnes qui passent; mais, en m'approchant, j'étais détrompé. J'avais déjà, à cette époque, une foi absolue à l'influence réciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers moi en le désirant fortement. Je me croyais entouré d'êtres supérieurs qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant j'étais arrivé à l'esplanade, devant la petite maison que Schiller habita plus tard; là, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le palais, et de prendre une petite rue à droite. Je n'avais pas fait cent pas dans cette direction que j'aperçois une forme de femme tout à fait ressemblante à celle que j'appelais. La rue n'était éclairée que par les lueurs qui sortaient çà et là des fenêtres, et, comme déjà des apparences de ressemblance m'avaient trompé dans cette soirée, je n'osai pas arrêter cette personne. Nous passâmes tout à côté l'un de l'autre, si près que nos bras se touchèrent; je m'arrêtai, nous regardâmes autour de nous:
«--Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chérie.
«--Enfin! m'écriai-je, et j'étais heureux à pleurer. Nos mains se pressèrent.
«--Ah! dis-je, mon espérance ne m'a pas trompé. Je vous demandais, je vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous trouverais; quel bonheur! Dieu soit loué! c'était vrai!
«--Mais, méchant, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas venu? J'ai appris aujourd'hui par hasard que vous êtes de retour déjà depuis trois jours, et toute l'après-midi j'ai pleuré, croyant que vous m'aviez oubliée. Il y a une heure, je me suis sentie toute tourmentée; j'avais un besoin de vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies; il m'a semblé que leur visite durait une éternité. Enfin elles sont parties; j'ai malgré moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me suis vue poussée dehors, marchant dans la nuit sans savoir où j'allais. Votre pensée ne me quittait pas, et il me semblait que nous dussions nous rencontrer.»
«Pendant que son coeur s'épanchait ainsi, nos mains restaient l'une dans l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions mutuellement que l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je l'accompagnai chez elle. Elle monta l'escalier noir devant moi, me tenant par la main pour me conduire. J'étais dans un inexprimable bonheur, non-seulement de la revoir, mais de n'avoir pas été déçu dans ma foi à une influence invisible.»