‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 105 sur 192 · LIII

LIII

En ***, je passai l'été à Saltochio, délicieuse et pompeuse villa des environs de Lucques, qu'on avait louée à l'ambassadeur de France, à ***. J'en sortais souvent seul, le matin, pour aller, dans les hautes montagnes de ce pays enchanté, chercher des points de vue et des paysages; je ne m'attendais certainement pas à rencontrer de point de vue sur le coeur humain, ni des poëmes en nature ou en action qui me feraient penser toute ma vie, comme à un songe, à la plus divine figure et à la plus mélancolique aventure qu'un poëme eût jamais fait lever devant moi. C'est pourtant ce qui m'arriva.

Un jour d'été, de très-grand matin, je sortis du parc, des lits d'eau, des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis les collines opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques; mon chien me suivait par amitié, et je portais mon fusil par contenance, car dès ce temps-là je ne tuais pas ce qui jouit de la vie. La beauté sereine du temps m'engagea à monter beaucoup plus haut, jusque dans la montagne. J'abandonnai les villages, les maisons, les champs cultivés et je m'égarai pendant trois heures dans les ravins pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j'en sortis pour monter encore. J'apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute entièrement solitaire sur le penchant d'un étroit vallon vert, sous d'énormes châtaigniers. J'avais besoin de me reposer un moment, et de m'abreuver à une source. J'entendais un léger suintement d'eau filtrer dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres noires des châtaigniers velouter un peu le rocher, derrière la maison; j'y montai pour jouir de deux bienfaits inespérés de la saison: de l'eau et du frais.