LIV
En tournant sans bruit le site de la maison, bâtie à moitié dans le rocher, je m'arrêtai comme frappé d'une apparition soudaine: c'était une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins à une jeune fille, qui donnait à téter à un bel enfant de cinq ou six mois. Non, je n'essayerai pas de vous la décrire; il n'y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Elle était debout, les pieds nus, plus blancs et plus délicats que les cailloux qui sortent de la source; sa robe, à gros plis noirs perpendiculaires, tombait avec majesté sur ses chevilles; son corset rouge à demi délacé laissait l'enfant sucer le lait et le répandre de sa bouche rieuse, comme un agneau désaltéré qui joue avec le pis de la brebis, ou comme un enfant qui trouble la source avec ses petites mains après avoir bu. Elle ne me voyait pas, caché à demi que j'étais par l'angle du rocher sur lequel était bâtie la maison. Je retenais ma respiration pour mieux contempler cette divine figure; elle ressemblait à une belle villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette à la source, au lever du jour, derrière le jardin. Elle faisait semblant d'allaiter l'enfant d'une soeur plus âgée qu'elle (je le supposais du moins). Puis elle peignait négligemment les longues tresses blondes de ses cheveux, tantôt recouvrant l'enfant et elle comme d'un voile, tantôt relevés et rattachés à son front, avec des bouquets d'oeillets rouges et de giroflées autour de sa tempe.
Quand cette première toilette, qui annonçait un jour de fête, fut finie, elle s'assit à terre, sous le grand châtaignier, et roulant avec des éclats de rire mutuels son bel enfant nu sur le lit de feuilles, elle jouait avec lui comme une biche avec son faon nouveau-né. Toute la voûte des feuilles résonnait de leurs cris, car ils se croyaient seuls dans la nature:
Mi rivedrai Ti revedro Di tuo bel rai, Mi pascero!
chantait-elle en entrecoupant son air de baisers et d'éclats de rire, comme quelqu'un qui pense à revoir et à être revue avec une égale ivresse, le soir de ce beau jour qui commence si bien.