LXIV
--Je ne sais pas autre chose de la famille, continua la tante. Que voulez-vous, monsieur? personne de nous ne sait ni lire ni écrire; qui est-ce qui nous l'apprendrait? Il n'y a ni maître ni école, à cette distance des villages, sous les châtaigniers; les oiseaux ne le savent pas non plus, et cependant voyez comme ils s'aiment, comme ils font leur nid, comme ils couvent leurs oeufs, comme ils nourrissent leurs petits.
--Et comme ils chantent donc! ajouta Fior d'Aliza en entendant deux rossignols qui luttaient de musique nocturne au fond du ravin, près de l'eau.
--Mon père, reprit l'aïeule, fit ce que faisait son père; il cultiva un peu plus large de terre noire entre ces rochers. C'est son père qui avait planté quelques ceps de vigne sur la pente en pierres au midi, et qui avait enlacé les sarments aux treize mûriers qui nourrissaient ses vers à soie de leurs feuilles; c'est son fils, mon frère et son fils que voilà, dit-elle, en montrant du geste le vieil infirme, qui défricha en vingt ans et qui sema le champ de maïs dont les grappes d'or, comme des oranges sur le quai de Pise, brillent maintenant pour d'autres que pour nous sous les vertes lisières du bois de lauriers.
Lui et son frère, qui est mort jeune, et qui était mon mari, s'occupaient l'hiver, comme avaient fait leurs pères et leurs oncles, à façonner des _zampognes_, que les bergers de la campagne de Sienne, des Maremmes et des Abruzzes, leur achetaient dans la saison des moissons, quand ils allaient se louer, pour les récoltes, aux riches propriétaires de ces pays, pour rapporter de quoi vivre l'hiver à la cabane.
On dit que les Calabrais eux-mêmes n'en fabriquent pas de plus sonores et de plus savantes que nous.
Mon mari taillait les chalumeaux, creusés et percés de dix trous, autant que de doigts dans les mains, avec une embouchure pour le souffle; il choisissait, pour ces hautbois attachés à l'outre de peau de chevreau, des racines de buis bien saines et bien séchées pendant trois étés au soleil.
Son frère Antonio coupait et cousait les outres et le soufflet, qui donne le vent à la _zampogne_. Il laissait le poil du chevreau en dehors sur la peau, afin qu'elle gardât mieux le son et que la pluie glissât dessus, comme sur la petite bête, sans l'amollir, et de plus c'était lui qui en jouait le mieux et qui essayait l'instrument en le corrigeant jusqu'à ce que l'air sortît aussi juste que la voix sort des ténèbres.
--Tiens, ma fille, dit-elle à sa nièce en s'interrompant, ouvre donc le coffre de bois, et montre à l'étranger les trois dernières _zampognes_ qu'ils ont fabriquées ainsi avant la mort de mon pauvre mari.
Ah! monsieur, ajouta la vieille femme pendant que Fior d'Aliza tenait le coffre ouvert pour me laisser voir ces trois chefs-d'oeuvre, quels instruments! et comme Antonio en jouait alors qu'il avait les doigts agiles et le souffle fort! Non, jamais aucune Madone des coins de rues, à Lucques, à Pise, à Sienne, peut-être à Rome, n'a entendu des sérénades pareilles pendant les nuits de la semaine de la Passion; on priait rien qu'à les entendre, les anges souriaient en pleurant et les soirs d'été, après la moisson, quand elles jouaient des airs de danse, les chênes même auraient bondi en cadence en les écoutant.
Le couvercle du coffre échappa à ces mots de la main de la pauvre nourrice, et retomba avec un bruit sépulcral sur les _zampognes_ désormais muettes. Elle avait pensé à son amant.
--C'est vrai, dit l'aïeule, que le pauvre Hyeronimo en jouait encore mieux que mon mari et que son père! Et celle ci, ajouta-t-elle en montrant Fior d'Aliza, monsieur, elle en jouerait encore mieux que son mari si elle voulait; mais depuis nos malheurs, elle n'a plus le coeur à rien qu'à penser à lui, à l'attendre, à le pleurer et à regarder son petit enfant pour retrouver Hyeronimo dans son visage.