LXVI
Antonio, à ce souvenir, passa sa manche sur ses yeux, et Fior d'Aliza regarda son enfant comme si elle eût tremblé de ne pas le nourrir non plus jusqu'au sevrage.
--Avant cette mort et avant celle de mon mari, poursuivit-elle d'une voix affaissée par de tristes souvenirs, nous étions trop heureux ici, mon mari, moi, Hyeronimo, mon fils, que je portais encore à la mamelle, Antonio, ma soeur et la petite Fior d'Aliza, qui venait de naître.
Un jour, mon mari remonta de la plaine, après la moisson, dans les Maremmes de Toscane. Il avait fait bien chaud cette année-là; nous l'attendions tous les soirs du jour où les moissonneurs et les zampognari rentrent dans les villages de la montagne avec leur bourse de cuir, pleine de leur salaire, à leur ceinture; un moine quêteur, qui avait passé le matin en remontant au couvent de San Stephano, nous avait dit qu'il l'avait rencontré et reconnu de loin, assis au bord d'une fontaine, sur la route de Lucques à Bel-Sguardo. Cela m'avait étonnée, car ordinairement, quand il revenait au grand châtaignier, il ne s'amusait pas à s'asseoir sur la route; il était trop pressé de me revoir et d'embrasser son petit sur les lèvres de sa mère. Le soir, nous n'entendîmes pas, comme à l'ordinaire, sa _zampogne_ à travers les lauriers de la montée; nous n'entendîmes que le pas lent et lourd de ses souliers ferrés sur les cailloux et le souffle d'une haleine haletante.
--Serait-ce bien lui? me dis-je.
Et je m'élançai pour m'en assurer. Hélas! c'était bien lui, mais ce n'était plus lui; il me tendit les bras, laissant tomber sa _zampogne_, et il s'évanouit sur mes genoux.
Quand il fut revenu à lui:
--Couche-moi, me dit-il, je n'ai plus qu'à mourir; la fièvre de Terracine m'a tué.
Le bon air fin des collines ne fit que donner plus de force au poison qui était entré dans ses veines avec les rayons du soleil des Maremmes. Nous l'ensevelîmes le troisième jour après son retour; il ne me resta de lui que Hyeronimo, que je nourris plus de larmes que de lait.
C'est ainsi que nous ne restâmes plus que six à la cabane: notre vieille mère, qui ne comptait plus les années de sa vie que par les pertes de son mari, de ses frères, de ses soeurs, de ses filles mariées bien loin dans la plaine; Antonio, que vous voyez déjà aveugle et ne pouvant plus sortir qu'avec son chien de la cabane, pour aller à la messe au monastère de San Stephano deux fois par an; Hyeronimo, mon fils unique, et Fior d'Aliza, dont la mère était morte la semaine où elle était née; c'était la chèvre blanche qui l'avait nourrie. Aussi voyez comme elle l'aime et comme elle a l'air jalouse quand Fior d'Aliza caresse son nourrisson, et comme elle frotte ses cornes contre son tablier. On dirait qu'elle est jalouse de l'amour de la mère pour l'enfant, et qu'elle regarde Fior d'Aliza comme son enfant à elle-même. Pauvres bêtes, allez! allez vous êtes bien de la famille. Les parentés sont dans le coeur, monsieur; il y a bien des chrétiens qui ne s'aiment pas tant que nous nous aimons, nous, le chien, la chèvre et les moutons, sans compter le _Ciuccio_, l'âne qui broute là, devant les chardons aux fleurs bleues du ravin.
Les deux enfants dont je devins la seule mère, puisque Fior d'Aliza n'en avait plus, furent nourris du même lait par moi et par la chèvre, et bercés dans le même berceau. De peur que les renards ou les écureuils ne leur fissent mal à terre, pendant que j'allais sarcler le maïs ou retourner les meules de foin dans le petit pré, je suspendais leur berceau sur la grosse branche basse et souple du châtaignier, et je m'en rapportais au vent pour les balancer doucement dans leur nid; n'est-ce pas ainsi que font les oiseaux? Moi, mes deux oiseaux n'avaient pas d'ailes; je ne craignais pas qu'ils s'envolassent pendant l'ouvrage. Ils se ressemblaient tellement, qu'on ne connaissait pas la petite du petit autrement qu'à la couleur de leurs cheveux, quand ils me tendaient les bras pour que je leur donnasse le sein. Il n'y avait pas six mois d'âge entre eux deux, Hyeronimo étant né la même année que Fior d'Aliza avait vu le jour.
Je disais souvent à mon beau-frère Antonio:
«Remarie-toi donc pour donner une autre mère à ta fille;» mais il me disait toujours non. «Je lui donnerais bien, à elle, une autre mère, mais qui est-ce qui me donnerait, à moi, une autre femme?»
Sa consolation était de ne jamais vouloir se consoler. Le chagrin qu'il nourrissait et les larmes qu'il ne cessait pas de répandre en pensant à sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rétrécir le coeur et par le rendre aveugle, comme le voilà; il ne pouvait presque plus travailler aux _zampognes_; d'ailleurs on n'en commandait guère depuis que les Français dominaient à Rome et à Lucques; les _pifferari_, joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes, et les Madones, aux coins des rues, n'entendaient plus de sérénades ni de litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnées. On n'entendait que la musique de cuivre des régiments, les tambours et le bruit de l'exercice à feu sur les remparts de Lucques et dans les plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne suffisaient qu'à peine à cultiver un peu de maïs et de millet, assaisonné de lait de chèvre pour les petits..... Qu'aurions-nous fait sans les châtaignes pour vivre, le pauvre infirme et moi? Mais les châtaigniers nous nourrissaient tout l'hiver, les figuiers tout l'été; nous faisions sécher les châtaignes au four et nous les conservions saines dans leur seconde écorce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit de la cabane, et, saupoudrées d'un peu de farine de millet que je broyais moi-même dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles se conservaient, comme les voilà encore, d'un automne à l'autre. Voyez, monsieur, quel bon goût elles ont; on dirait du sucre ou des morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.
LAMARTINE.
CXXVe ENTRETIEN
FIOR D'ALIZA
(Suite. Voir la livraison précédente.)